Un soft power nippon en pleine expansion
Dans les allées d’un centre de conférences de Yokohama, la convention «Subarachill» a réuni vendredi responsables politiques, producteurs japonais et créatifs venus d’une quinzaine de pays africains. Objectif déclaré: transformer la passion des mangas en industrie continentale à forte valeur ajoutée.
Organisée en marge de la TICAD, la rencontre illustre la stratégie de soft power de Tokyo qui, depuis deux décennies, mise sur la pop-culture pour renforcer ses liens avec le Sud global et diversifier ses partenariats au-delà des canaux d’aide classiques.
Selon Keiko Tanaka, conseillère au ministère japonais des Affaires étrangères, «les créateurs africains apportent des récits originaux que le public asiatique réclame de plus en plus». Cette dynamique crée, dit-elle, «un intérêt commercial bilatéral dépassant le seul enthousiasme des fans».
Pour l’heure, l’Afrique ne représente que 2 % du marché global de l’animation, évalué par l’OCDE à 300 milliards de dollars. Les investisseurs voient donc un réservoir de croissance équivalent, à terme, au boom du streaming sur le continent.
Les studios nippons cherchent des coproductions locales afin de réduire les coûts et de dialoguer avec des publics multilingues. De Lagos à Douala, des campagnes de casting virtuel se multiplient, accompagnées de formations express aux logiciels d’animation sous licence japonaise.
Les acteurs africains s’organisent
Au Bénin, la société Artizz, fondée par le dessinateur Florent Agboton, finalise une série inspirée du culte vaudou, qu’elle présentera au Marché du film d’Annecy. L’équipe espère un accord de diffusion avec une plate-forme japonaise avant 2025.
La Côte d’Ivoire, forte d’un tissu publicitaire dynamique, mise déjà sur le motion design. Abidjan Télétoon, première chaîne dédiée, s’appuie sur des réalisateurs formés à Kyoto pour proposer des programmes bilingues, financés par un modèle mixte sponsoring-abonnement.
Le Sénégal, de son côté, vient d’intégrer l’enseignement du character design dans les lycées techniques de Dakar. «Nous voulons capter une partie de la chaîne de valeur avant l’export», explique le sociologue Modou Diallo, spécialiste des industries créatives.
Les plateformes panafricaines de streaming comme Showmax ou Widoobiz réservent des fenêtres dédiées aux contenus d’animation. Elles y voient un moyen de fidéliser une classe moyenne connectée et d’attirer la publicité ciblée, notamment dans la téléphonie et le gaming.
Tous les acteurs interrogés soulignent cependant la nécessité d’un cadre juridique harmonisé, notamment en matière de propriété intellectuelle. Une charte panafricaine, inspirée du traité de la SADC, est en rédaction sous l’égide de l’Organisation africaine de la propriété intellectuelle.
Le rôle du Congo-Brazzaville dans l’écosystème créatif
Brazzaville s’intéresse depuis 2019 à l’animation numérique. Le ministère congolais de la Culture a lancé le programme «Manga Kongo», incubateur qui offre bourses et stages au Japon. Dix-huit jeunes dessinateurs ont déjà bénéficié d’un accompagnement technique supervisé par le studio Toei.
Selon la directrice du projet, Armelle Oba, «nous visons la création d’un label congolais capable de fournir des services d’illustration à l’international tout en diffusant nos propres récits». Elle évoque un premier pilote inspiré de la mythologie Téké.
Le gouvernement congolais mise également sur l’université Denis-Sassou-Nguesso de Kintélé, dotée d’un laboratoire de réalité virtuelle. Les partenariats signés avec l’agence japonaise JICA incluent un transfert de matériels et des bourses croisées destinées aux doctorants en arts numériques.
Lors de la convention Subarachill, le ministre congolais de la Communication, Thierry Moungalla, a rappelé que «l’animation peut devenir un segment d’exportation aussi stratégique que le bois ou le pétrole, car elle valorise un capital immatériel inépuisable».
Pour soutenir cette ambition, la Banque de développement des États d’Afrique centrale a ouvert une ligne de crédit de 15 millions de dollars dédiée aux studios locaux. Les critères incluent la mixité des équipes et la mise en avant des langues nationales.
Des retombées économiques et diplomatiques attendues
Une étude de l’African Export-Import Bank estime que, d’ici 2030, le segment animation-gaming pourrait créer 200 000 emplois directs sur le continent. Le rapport souligne la complémentarité entre la bande passante désormais disponible et la jeunesse urbaine férue de contenus mobiles.
Pour les diplomates, la coopération culturelle agit comme un amortisseur géopolitique. En valorisant l’expression artistique, Tokyo et les capitales africaines inscrivent leurs rapports dans un registre symbolique, moins exposé aux rivalités stratégiques que les infrastructures ou l’exploitation minière.
Les observateurs notent cependant le risque d’une hégémonie esthétique japonaise. Le chercheur camerounais Achille Mimbé plaide pour «une hybridation assumée, où le trait manga épouse les codes graphiques africains, sans reproduire des schémas narratifs extérieurs aux réalités locales».
Les partenaires évoquent aussi la nécessité d’améliorer la distribution intra-africaine. Le coût du trafic Internet entre pays voisins reste élevé, limitant la circulation des webséries. Des discussions avec les opérateurs télécoms sont en cours pour mutualiser les points d’échange.
Malgré ces défis, la convention de Yokohama aura fourni une feuille de route pragmatique. Un comité mixte Japon-Union africaine doit se réunir dès janvier pour suivre les engagements, avec Brazzaville et Cotonou chargées de la coordination technique.










