Une résurgence aigüe dans un contexte hydrographique singulier
Sur les berges majestueuses du fleuve Congo, l’île Mbamou occupe une position stratégique autant qu’exposée. C’est dans ce microcosme fluvial, rattaché administrativement à Brazzaville, que les premiers signaux de la résurgence cholérique ont été confirmés début mai, avec six cas biologiquement attestés et 187 suspicions répertoriées selon la direction de l’épidémiologie. L’insularité, la proximité des courants limoneux et la mobilité quotidienne des riverains vers la capitale constituent autant de facteurs aggravants pour une maladie hydrique traditionnellement associée aux infrastructures insuffisantes d’adduction d’eau potable.
Le Pr Jean-Médard Nkankou rappelle que « l’agent Vibrio cholerae trouve sur les rives un écosystème propice, surtout lors des crues où les latrines de fortune sont submergées ». Dans cet espace amphibie, la moindre rupture de la chaîne de potabilisation se traduit par une contamination rapide. À ce jour, les autorités soulignent toutefois que la mortalité observée doit faire l’objet d’investigations différenciées, afin de distinguer la part imputable au choléra de celle liée à d’autres pathologies concomitantes.
Un cordon sanitaire articulé à une coordination interministérielle
Soucieuse d’éviter la propagation vers les arrondissements densément peuplés de Brazzaville, la cellule de crise, placée sous l’égide du ministère de la Santé, a déployé un cordon sanitaire couvrant les points d’embarquement, les marchés flottants et les axes de navigation artisanale. Ce dispositif, opéré en partenariat avec la Protection civile, repose sur le triage systématique des voyageurs, la désinfection des embarcations et l’isolement des cas symptomatiques dans un centre de prise en charge de 25 lits aménagé en urgence.
Parallèlement, une Coordination nationale technique réunit désormais, de façon quotidienne, les responsables santé, hydraulique, environnement et acteurs humanitaires. Cet espace décisionnel, salué par l’Organisation mondiale de la santé, permet une allocation rapide des intrants essentiels : sels de réhydratation orale, antibiotiques de première ligne et stocks de chlore destinés à la potabilisation des points d’eau communautaires. Le déploiement de laboratoires mobiles renforce le diagnostic de terrain, évitant l’engorgement du Laboratoire national de santé publique.
Hygiène communautaire : la bataille des comportements
Au-delà de la pharmacopée, la stratégie gouvernementale mise sur la pédagogie sociale pour briser la transmission oro-fécale. Des relais communautaires sillonnent l’île, munis de mégaphones et de savon en pain, pour rappeler que le geste de se laver les mains « avant de manipuler l’eau ou les aliments » demeure le bouclier le plus fiable. Les chefs coutumiers, investis comme autorités morales, encouragent la construction de latrines surélevées pour pallier les risques de débordement en saison des pluies.
Les partenaires tels que l’UNICEF et Médecins d’Afrique appuient la distribution de comprimés de purification à domicile. Selon un sondage rapide conduit par le Service national d’hygiène, le pourcentage d’habitants déclarant bouillir l’eau est passé de 38 % à 64 % en une semaine, signe que la communication ciblée porte ses fruits. Les experts soulignent cependant que la durabilité de ces comportements dépendra de l’accès continu à l’énergie domestique et aux combustibles de cuisson.
Enjeux hydrauliques et urbanisation de Brazzaville
La flambée actuelle remet en lumière les défis structurels de l’approvisionnement en eau de la capitale congolaise. Le réseau de la Régie nationale de distribution d’eau couvre 62 % des ménages urbains, un chiffre en progression mais encore en-deçà des objectifs de développement durable. Les quartiers périphériques se rabattent sur des forages parfois contaminés lors des remontées de nappe. L’ingénieur hydrologue Marie-Louise Mabiala observe que « la sécurisation du front d’eau, notamment par des digues sanitaires, constitue le maillon manquant d’une politique intégrée de prévention ».
Le ministère de l’Hydraulique a annoncé le renforcement de la station de traitement de Djiri au moyen d’une ligne de chloration additionnelle financée par la Banque africaine de développement. À moyen terme, un schéma directeur vise la création de mini-réseaux insulaires autonomes, technologie jugée adaptée à des entités comme Mbamou où l’acheminement de conduites classiques se heurte à la variabilité des crues.
Perspectives régionales : coopération et contrôle transfrontalier
La dynamique du fleuve, frontière naturelle mais aussi artère commerciale avec la République démocratique du Congo, impose une approche concertée. Brazzaville et Kinshasa ont réactivé la Commission mixte santé pour harmoniser les protocoles de surveillance sur les barges et les bacs. Une séance de synchronisation des bases de données épidémiologiques est prévue afin d’éviter les duplications ou sous-déclarations de cas.
Dans la sous-région, le Centre africain de prévention et de contrôle des maladies alerte sur le risque d’extension vers les ports fluviaux de l’axe Oubangui-Congo, rappelant que la souche O1 incriminée lors des flambées de 2021 au Cameroun circule toujours. Le Congo, fort des leçons tirées de la riposte contre la pandémie de COVID-19, dispose néanmoins d’une capacité logistique consolidée, notamment son réseau de drones sanitaires capables d’acheminer en quarante minutes des kits de prélèvement dans les zones enclavées.
Capacité de résilience et impératif de gouvernance sanitaire
Au-delà de l’urgence, la présente crise révèle la progression de la résilience institutionnelle congolaise. Le temps de réaction – quatre jours entre la première notification communautaire et la mise en œuvre du cordon sanitaire – se situe désormais dans la moyenne recommandée par les Centres africains de référence. En mobilisant l’expertise locale et le concours des partenaires, Brazzaville illustre l’adage selon lequel la gouvernance sanitaire repose sur une triangulation solide entre science, proximité et coordination.
Comme le souligne le sociologue de la santé Arsène Ngoma, « l’épidémie de choléra agit comme un révélateur de vulnérabilités, mais aussi de capacités d’innovation sociale ». Sur l’île Mbamou, l’expérience actuelle pourrait déboucher sur la création d’un laboratoire pilote d’éco-hydrologie urbaine, projet qui bénéficierait d’un appui technique de l’UNESCO. De quoi transformer une menace aiguë en opportunité durable pour un développement sanitaire inclusif.









