Entre paix signée et champs minés : l’Est congolais saigne

Une flambée de violence malgré deux accords successifs

Le 27 juin à Washington, puis le 19 juillet à Doha, négociateurs rwandais, congolais et représentants du mouvement M23 ont apposé leurs signatures sous deux textes censés relancer, sinon cimenter, un cessez-le-feu dans l’est de la République démocratique du Congo. Sur le papier, la formule paraît limpide : retrait progressif des combattants, mécanismes conjoints de vérification et calendrier de dialogue. Pourtant, entre les méandres du Kivu et les collines qui dominent Goma, la réalité s’est montrée cruelle. À peine l’encre séchée, les affrontements ont repris, renvoyant les observateurs à la fragilité structurelle de la gouvernance sécuritaire dans la région.

Selon le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, au moins 319 civils – parmi eux 48 femmes et 19 enfants – ont été tués entre le 9 et le 21 juillet, essentiellement dans des zones agricoles où les paysans plantent le manioc à la saison des pluies (ONU, 2025). Cette spirale de violence, attribuée pour l’essentiel au M23 appuyé par des éléments des Forces de défense du Rwanda, contraste brutalement avec l’élan diplomatique dont se félicitait encore la communauté internationale au début de l’été.

L’implacable comptabilité macabre des civils

Le drame de juillet ne constitue pas une anomalie statistique mais l’ultime épisode d’une longue succession d’attaques ciblant délibérément les non-combattants. Dans le seul village de Komanda, en Ituri, des assaillants affiliés aux Forces démocratiques alliées ont abattu quarante fidèles réunis pour le culte dominical, avant d’incendier habitations et échoppes. Quelques jours plus tôt, les mêmes milices avaient fait au moins soixante-dix victimes à Pikamaibo. Les récits convergent : exécutions sommaires, corps abandonnés dans les champs, familles forcées de fuir en abandonnant récoltes et bétail.

Les violences sexuelles demeurent un instrument de terreur. Le 27 juillet, huit femmes ont été violées dans le village de Busolo, en pleine forêt de South Kivu, par des éléments Raia Mutomboki/Wazalendo. « La peur est devenue notre quotidien, nous ne savons plus vers qui nous tourner », confie une survivante jointe par téléphone, que nous prénommerons Aline pour préserver son anonymat. Ces crimes, rarement poursuivis, nourrissent une culture de l’impunité qui alimente à son tour le recrutement des groupes armés.

Les retombées humanitaires : l’urgence silencieuse

La crise sécuritaire se double d’une détresse sociale et sanitaire que les acteurs humanitaires peinent à contenir. On compte désormais 7,8 millions de déplacés internes, un record historique pour le pays. Dans les abris de fortune dressés autour de Beni ou de Bunia, la promiscuité favorise la propagation du choléra tandis que la malnutrition aiguë franchit le seuil d’urgence pour près de quatre millions de personnes, d’après le Programme alimentaire mondial. Le même organisme alerte : faute de financements, les distributions de vivres pourraient être suspendues dès le prochain trimestre.

Le système de santé s’effondre sous la pression. L’UNFPA a recensé, pour le premier semestre 2025, 33 attaques dirigées contre des centres de santé ou leur personnel, soit une hausse de 276 % en six mois. Dans la zone de Masisi, des femmes enceintes parcourent jusqu’à cinquante kilomètres pour trouver une maternité encore fonctionnelle. « Nous assistons à l’un des pires désastres humanitaires contemporains, dans le relatif silence médiatique », avertit un coordinateur d’ONG présent à Goma.

Le rôle des acteurs régionaux et la fenêtre diplomatique

Face à cet engrenage, les capitales d’Afrique centrale sont conscientes que la stabilité de la RDC déborde ses frontières. Brazzaville, qui accueille régulièrement des réunions de chefs d’État sur la paix et la sécurité, plaide pour une relance de la médiation sous l’égide de l’Union africaine, combinée à un renforcement du mandat de la force régionale EAC. « La coordination politique doit précéder la réponse militaire », souligne un diplomate congolais, rappelant que les expériences de 2003 et 2009 ont montré l’efficacité de couloirs humanitaires sécurisés par un consensus régional.

Pour autant, la confiance reste le maillon faible. Les autorités de Kinshasa exigent le retrait effectif des éléments rwandais du territoire congolais, tandis que Kigali réclame des garanties sur la neutralisation des forces hutu liées au génocide de 1994. Dans cet entre-deux, les civils demeurent piégés. Les observateurs estiment pourtant que les accords de Washington et Doha offrent un cadre encore perfectible mais inédit pour un dialogue direct entre parties prenantes. L’enjeu, dès lors, sera de maintenir la pression diplomatique afin de transformer ces textes en mécanismes concrets de protection des populations.