Sénégal : ces femmes qui soignent leur pays

Dans les couloirs des hôpitaux sénégalais, une transformation discrète prend forme. Des femmes médecins, chercheuses et formatrices y dessinent, sans bruit, les contours d’une souveraineté sanitaire que le pays appelle de ses vœux.

Une ascension forgée par la détermination

À Dakar, le Pr Fatou Samba Diago Ndiaye dirige le service d’hématologie de l’hôpital Dalal Diam, à Guédiawaye. L’un des pôles médicaux les plus pointus du pays, fruit d’un parcours exigeant.

Derrière la rigueur, une conviction héritée d’une mère institutrice. Une phrase devenue boussole : « tu peux le faire. Vas-y, fais-le. » Elle en a fait un principe de vie.

« J’ai grandi avec ces mots. Je ne me fixe donc aucune limite », confie-t-elle. De cette trajectoire singulière émerge le visage d’une génération de femmes décidées à transformer le système de santé sénégalais.

Bachelière du lycée John Fitzgerald Kennedy de Dakar, elle rejoint la Faculté de médecine de l’Université Cheikh Anta Diop. Dès la cinquième année, elle réussit le redouté concours de l’internat des hôpitaux de Dakar.

Le pari d’une formation reprise à zéro

Le retour de France fut rude : ses diplômes n’étaient pas reconnus par le CAMES pour l’agrégation. Plutôt que de renoncer, elle choisit de tout recommencer ailleurs, sa fille d’à peine dix-huit mois à ses côtés.

Direction Abidjan, sans soutien institutionnel, sa demande de bourse jugée « non prioritaire ». Elle contracte alors un prêt pour financer ce nouveau départ et sa quête d’un titre reconnu.

« J’ai vécu deux ans à Abidjan avec ma fille grâce à ces deux millions. C’est ainsi que j’ai pu obtenir mon diplôme », raconte-t-elle. En 2010, elle figure parmi les plus jeunes reçues à l’agrégation du CAMES.

La leçon, pour elle, tient en peu de mots. « Il faut savoir ce que l’on veut et se donner les moyens d’y arriver. Si j’avais attendu une bourse, je ne serais probablement jamais devenue hématologue clinicienne. »

Une greffe historique née en pleine pandémie

Médecin, épouse, mère, cheffe de service, enseignante-chercheure : elle endosse six rôles de front. « La plus grande difficulté, c’est de concilier toutes ces casquettes », reconnaît-elle, sans jamais relâcher sa rigueur.

En mars 2020, alors que le Sénégal recense son premier cas de Covid-19, elle lance la création du service d’hématologie de Dalal Diam. L’objectif : soigner les patients sur place, sans exil pour traiter les pathologies du sang.

« Nous avions initié un projet de greffe de moelle osseuse. Le financement est arrivé en 2020, ce qui nous a permis de démarrer la construction et l’équipement du service, inauguré en 2024 », explique-t-elle.

Cette avancée a conduit à une première historique : une greffe de moelle osseuse réalisée au Sénégal, avec son équipe. Une équipe à son image, rigoureuse, et composée à quatre-vingt-dix pour cent de femmes.

« Ce n’était pas intentionnel. Mais l’hématologie est une spécialité exigeante, et les femmes semblent particulièrement attirées par cette rigueur », observe-t-elle, rendant hommage à ses collaboratrices.

Transmettre le savoir à la relève

Pour le Pr Ndiaye, l’enjeu dépasse la pratique : il s’agit de former et de préparer celles qui suivront. Son équipe est devenue, au fil du temps, une véritable école pour la nouvelle génération de médecins.

Le Dr Mariam Lolita Camara Tall en incarne la relève. Bachelière scientifique du lycée Blaise Diagne, elle renonce à l’École Supérieure Polytechnique pour attendre une place en médecine. Un pari finalement gagnant.

Docteure en 2015, elle débute à Dalal Diam. « J’ai eu le privilège de voir les premiers patients de cet hôpital », se souvient-elle. Sa rencontre avec le Pr Ndiaye oriente sa spécialisation vers l’hématologie.

« Elle était accessible, ouverte. Je venais souvent échanger avec elle sur des cas d’hématologie. C’est ainsi que, avec son appui, je me suis inscrite en spécialisation », explique-t-elle, désormais engagée à encadrer les plus jeunes.

Pour elle, la transmission est essentielle. « La meilleure manière d’apprendre, c’est par l’exemple. Être au contact de modèles inspirants fait toute la différence. » Le Dr Adjaratou Tiané Diagne Niang partage cette soif d’apprendre.

Le prix d’un engagement de chaque jour

Derrière les blouses blanches, des vies faites d’équilibres fragiles. Entre rôle d’épouse, de mère et de soignante, l’exercice déborde largement les murs de l’hôpital, exigeant une organisation millimétrée.

« Ma principale motivation, c’est la famille. Quand vos proches vous encouragent à avancer, cela change tout », confie le Dr Diagne Niang. Le soutien de l’entourage, dit-elle, rend possible l’alliance entre vie professionnelle et vie sociale.

Le quotidien du Dr Camara Tall l’illustre. « La journée commence bien avant l’hôpital. Il faut se lever tôt, préparer les enfants avec l’aide de mon mari, les accompagner au bus, puis se préparer rapidement. »

Leur engagement produit déjà des résultats concrets. Le coût d’une greffe de moelle osseuse, estimé à près de 130 millions de FCFA en France, a été ramené à environ 7 millions de FCFA au Sénégal.

Au-delà des chiffres, l’horizon reste clair. « Il s’agit d’avoir les moyens de répondre aux besoins de santé des populations ici, sans recourir systématiquement aux évacuations à l’étranger », résume le Dr Camara Tall. Ces femmes ne soignent pas seulement : elles transforment.

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