Cannes : une Rwandaise filme l’après-génocide

À Cannes, une voix de femme s’est imposée cette année avec une douceur tenace. La cinéaste rwandaise Marie-Clémentine Dusabejambo entre dans l’histoire du festival, portée par un récit intime où l’héritage se transmet de mère en fille.

Une réalisatrice rwandaise franchit le seuil de la Croisette

Son long métrage, « Ben’Imana », devient le premier film signé par une réalisatrice rwandaise à figurer dans la sélection officielle du Festival de Cannes. Il est présenté au sein de la section « Un Certain Regard », vitrine des écritures singulières.

Cette présence dit beaucoup de l’élan actuel des créatrices africaines. Là où le cinéma du continent gagne en visibilité, une femme prend la caméra pour raconter, à sa manière, ce que l’Histoire laisse derrière elle dans les foyers et les corps.

Vénéranda, figure de la résilience au féminin

Le film se déroule au Rwanda en 2012, près de vingt ans après le génocide des Tutsi de 1994. Au cœur du récit avance Vénéranda, survivante devenue travailleuse sociale, investie dans les mécanismes de réconciliation gacaca.

Son équilibre patiemment construit se fissure le jour où sa fille, Tina, tombe enceinte de façon inattendue. Cette grossesse imprévue rouvre des blessures enfouies, ravivant un passé que la mère pensait avoir apprivoisé.

À travers ce duo de femmes, la réalisatrice tisse un portrait de la transmission. Ce qui se joue entre Vénéranda et Tina dépasse l’intime : c’est tout un pays qui se demande comment hériter sans se laisser engloutir.

Le silence, ce langage des survivantes

Plutôt que de représenter directement les massacres, « Ben’Imana » s’attarde sur ce qui vient après. Le poids du silence, les traumatismes transmis d’une génération à l’autre et les limites de la réconciliation officielle composent la véritable matière du film.

Dusabejambo privilégie les regards et les tensions du quotidien. Cette approche sobre, presque pudique, correspond à l’évolution du cinéma rwandais contemporain, qui préfère désormais l’allusion à la démonstration et la nuance au spectaculaire.

Ce choix esthétique résonne particulièrement avec les histoires de femmes. Dans bien des foyers, le non-dit tient lieu de protection, et le film interroge avec délicatesse ce que les mères taisent pour épargner leurs filles.

Une coproduction qui dessine une nouvelle carte du cinéma africain

L’œuvre a été coproduite entre le Rwanda, la France, le Gabon, la Côte d’Ivoire et la Norvège. Cette géographie élargie illustre les nouvelles dynamiques d’un cinéma africain de plus en plus présent dans les grands rendez-vous mondiaux.

Ces alliances ne relèvent pas du seul montage financier. Elles traduisent une circulation des talents et des récits, où une histoire profondément rwandaise trouve les moyens de s’écrire à l’échelle internationale, sans rien perdre de son ancrage.

Pour les créatrices du continent, ce modèle ouvre des perspectives concrètes. Il montre qu’un sujet exigeant, porté par une réalisatrice, peut réunir des partenaires de plusieurs pays et atteindre la plus prestigieuse des scènes.

Des comédiennes au cœur du récit

La distribution réunit Clémentine U. Nyirinkindi, Isabelle Kabano et Kesia Kelly Nishimwe. Ces interprètes donnent chair à un récit où la parole se cherche, où les gestes disent souvent davantage que les mots échangés.

Confier ainsi le premier plan à des comédiennes prolonge la cohérence du projet. Le film parle de femmes, par une femme, avec des femmes, dans un même mouvement où la création et le sujet se répondent étroitement.

Pourquoi cette sélection compte au-delà du festival

L’entrée de « Ben’Imana » dans la sélection officielle dépasse la simple distinction. Elle marque un jalon pour la place des réalisatrices rwandaises et, plus largement, pour la reconnaissance des regards féminins africains sur leur propre histoire.

En choisissant de raconter l’après plutôt que l’horreur, Dusabejambo affirme une posture d’autrice. Elle rappelle que la mémoire collective se travaille aussi dans la cuisine, la chambre et les silences partagés entre une mère et son enfant.

Cette présence sur la Croisette agit enfin comme un signal d’inspiration. Pour les jeunes femmes qui rêvent de cinéma, du Rwanda à la diaspora, elle prouve qu’une vision exigeante et personnelle peut trouver, un jour, la lumière qu’elle mérite.

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