Il y a des chiffres qui ne se contentent pas d’informer : ils accusent. Au Cameroun, les violences faites aux femmes prennent désormais le visage froid de la statistique, et chaque ligne raconte une vie interrompue, une voix que l’on a cessé d’entendre.
Une courbe qui ne ment pas
Cinquante femmes assassinées en 2023. Soixante-sept l’année suivante. Soixante-dix-sept en 2025. En deux ans, la progression atteint 54 %, une accélération que rien ne semble freiner.
Le premier trimestre 2026 confirme cette dérive. Vingt-six nouveaux cas y sont déjà recensés. Derrière l’arithmétique, ce sont des familles, des quartiers, des communautés entières qui encaissent l’onde de choc.
Quand le silence devient complice
Pour les autorités, le danger ne tient pas seulement aux gestes des bourreaux. Il se loge aussi dans ce qui les entoure : l’aveuglement collectif, la gêne, le regard que l’on détourne au moment où il faudrait intervenir.
La ministre de la Promotion de la Femme et de la Famille pointe ce mécanisme sans détour. « La délégation des responsabilités parentales est un facteur très important, tout comme l’indifférence de la communauté », souligne-t-elle, déplorant que trop de femmes demeurent sans être entendues.
Ce constat dérange parce qu’il déplace la responsabilité. Il ne suffit plus de condamner l’auteur d’un drame. Il faut interroger la chaîne d’inattentions qui l’a rendu possible, et ce confort tacite qui transforme le silence en allié des violences.
La famille, premier rempart
La réponse passe aussi par l’éducation et la cellule familiale. La ministre invite les parents à « assumer pleinement leur rôle, dans l’esprit de la parentalité positive », une démarche présentée comme un levier de prévention, notamment face aux infanticides.
L’idée mérite que l’on s’y arrête. Une parentalité attentive, fondée sur l’écoute plutôt que sur la délégation, façonne des repères durables. C’est dans ce terreau que se construisent, ou se défont, les rapports d’égalité entre les sexes.
Un arsenal de réponses encore à l’épreuve
Le gouvernement n’est pas resté inerte. Une centaine d’abris temporaires accueillent désormais les victimes en quête de protection immédiate, premier maillon d’une chaîne destinée à éloigner les femmes du danger.
Au sein des forces de l’ordre, des « Gender Desks » et des « Child Desks » ont été déployés pour mieux recevoir la parole des plaignantes et des enfants. Une ligne d’assistance dédiée aux enfants en détresse complète ce dispositif.
La formation suit le même cap. Magistrats, avocats et policiers bénéficient de modules pensés pour affiner leur regard, repérer les signaux faibles et traiter ces affaires avec la rigueur qu’elles exigent.
L’affaire de toutes et de tous
Reste la question décisive : ces outils suffiront-ils ? Les autorités elles-mêmes en doutent et plaident pour une mobilisation nationale, large, qui dépasse les seules institutions publiques.
La société civile et les autorités traditionnelles sont appelées à la rejoindre. Dans bien des localités, les chefs coutumiers conservent une influence que nul texte de loi n’égale. Leur engagement peut faire basculer les mentalités là où le droit peine à pénétrer.
C’est peut-être là que se joue l’essentiel. Tant que la protection des femmes restera l’affaire de quelques-uns, les courbes continueront de grimper. Elle ne reculera qu’au moment où elle deviendra un réflexe partagé, intime, collectif.
Entendre, enfin
Briser le silence n’est pas un slogan. C’est un acte concret, répété, parfois inconfortable, qui consiste à prêter attention, à signaler, à refuser l’indifférence comme mode de vie.
Les femmes camerounaises ne demandent pas la compassion lointaine des chiffres. Elles réclament une vigilance de proximité, celle qui transforme une statistique annoncée en une vie préservée. Le défi est immense, mais il commence par un geste minuscule : écouter.










