Brazzaville célèbre la parole engagée
L’Institut Bana Moyi s’est transformé du 8 au 10 décembre en un temple vibrant où rimes, percussions et convictions se sont entremêlées pour saluer la Journée internationale des droits de l’Homme.
À Brazzaville, la première édition du Festival slam pour les droits humains a offert trois jours d’un spectacle dont chaque vers rappelait que la dignité se chuchote mieux dans la langue puissante de la poésie scénique.
Parfums de bois brûlé, éclats de rires d’enfants et jeux de lumières colorées ont enveloppé la cour de Bana Moyi d’une chaleur presque villageoise, rappelant que même au cœur de la capitale, l’hospitalité congolaise demeure un art partagé.
Un festival né d’un élan citoyen
Porté par le Centre d’actions pour le développement, le projet trouve ses racines dans les ateliers communautaires animés depuis plusieurs années par des artistes bénévoles désireux de mettre l’art au service de la justice sociale.
Trésor Nzila, directeur exécutif du CAD, a rappelé lors de la clôture que « l’être humain, la justice et la dignité demeurent la boussole de notre République », saluant la coopération constructive des institutions publiques présentes.
Sa déclaration a trouvé un écho chez les représentants du ministère de la Culture qui, sans triomphalisme, ont souligné la place grandissante accordée aux arts vivants dans le programme national de valorisation des talents jeunes.
Financée en partie par de jeunes entrepreneurs locaux, la manifestation a démontré la capacité du secteur privé à investir dans la créativité; une implication saluée par la Fédération des industries culturelles qui y voit un signal positif pour l’économie orange congolaise.
Le slam, une tribune pour l’équité
Sur scène, les textes ont abordé la protection des enfants, l’égalité des genres, le panafricanisme et la responsabilité citoyenne, combinant ferveur patriotique et critique constructive pour inciter à un dialogue pacifique.
Le champion d’Afrique Aris a livré un numéro incandescent, rythmé par un beatbox minimaliste, qui a suspendu le temps et rappelé combien la créativité africaine peut conquérir des scènes continentales sans renoncer à ses racines.
Des projections vidéo diffusaient simultanément les vers sur écran géant, créant une expérience immersive inspirée des clips urbains, tandis qu’une retransmission live sur les réseaux sociaux donnait à la diaspora congolaise l’occasion de participer virtuellement aux débats.
Voix féminines, force motrice
Des slameuses telles que Queen Tiss et Lydie Ngoma ont occupé le micro avec audace, dénonçant les stéréotypes qui freinent les ambitions des Congolaises et appelant à célébrer la sororité comme levier de développement.
« Nous ne cherchons pas la permission d’exister, nous réclamons la scène », a lancé Queen Tiss, sous des applaudissements nourris, prouvant que la parité commence aussi par la conquête symbolique de l’espace sonore.
Dans les coulisses, une masterclass d’autodéfense verbale, exclusivement réservée aux adolescentes, a abordé les violences en ligne et fourni des outils rhétoriques pour riposter sans haine, prolongeant sur le terrain numérique les messages de respect entendus sur la scène.
Jeunesse et patriotisme créatif
Les ateliers parallèles ont mobilisé des lycéens de Makélékélé, invités à composer leur premier slam autour de la devise nationale « Unité, Travail, Progrès », illustrant l’idée qu’un patriotisme éclairé réside dans le dialogue plutôt que dans le mot d’ordre.
Pour Robert Yoka, coordinateur jeunesse du festival, « l’art offre un terrain neutre où l’on apprend à défendre ses idées sans violence, un apprentissage précieux pour la cohésion nationale que nous voulons durable ».
Grâce à un partenariat avec une start-up de streaming basée à Pointe-Noire, les meilleures performances seront disponibles en podcast, ouvrant un canal d’apprentissage pour des milliers d’élèves qui ne disposent pas encore d’espaces culturels physiques dans leur localité.
Entre art et plaidoyer, l’avenir s’écrit
La remise des trophées Voix Libre, assortis d’enregistrements studios et d’accompagnements médiatiques, encourage déjà une seconde édition annoncée pour décembre 2024, preuve que la dynamique artistique s’installe dans la durée.
Les organisateurs envisagent aussi des résidences d’écriture en régions afin de rapprocher les populations rurales de ce medium, consolidant ainsi l’objectif gouvernemental de démocratisation culturelle.
Au terme de la soirée de clôture, un refrain collectif a résonné, proclamant que « la paix commence par l’écoute ». Une promesse qui sonne comme un engagement, autant pour les artistes que pour le public et les institutions.
Pour Jacquie Bouetou, chercheuse en sociologie, le mouvement slam constitue « un baromètre de la santé démocratique », car il mesure la possibilité d’exprimer des préoccupations dans un cadre festif, sans invective, et incarne une diplomatie culturelle reconnue par l’UNESCO.
À la sortie, de nombreux spectateurs disaient avoir découvert une nouvelle manière de défendre leurs idées, prouvant que la poésie, loin d’être élitiste, peut s’ériger en outil d’éducation civique et d’autonomisation économique pour ceux qui la pratiquent avec rigueur.
En refermant les portes, le directeur de l’Institut a promis que la scène resterait ouverte aux associations citoyennes, convaincu que c’est dans la constance que se bâtira la réputation de Brazzaville comme capitale régionale du spoken word.










