Genèse d’une étoile
La scène pop arabe se souvient encore de l’explosion Haifa Wehbe, comète scintillante apparue au début des années 2000 dans un Liban avide de lumière. Vingt-cinq ans plus tard, la chanteuse renoue avec les projecteurs, signe une nouvelle couverture et défie les pronostics.
Née en 1976 à Mahrouna, dans le Sud, Haifa est d’abord la petite fille qui collectionne les vinyles de Sabah et d’Oum Kalthoum. À seize ans, son titre de Miss Sud-Liban l’installe sur la carte d’un pays alors en reconstruction.
La décennie qui suit voit l’Orient s’ouvrir à une pop légère, colorée, travaillée pour les chaînes musicales satellitaires. Haifa sent le vent tourner et quitte les podiums pour le studio, enregistrant “Houwa El-Zaman”, premier tube qui la propulse sur les ondes cairotes.
Ce succès initial naît dans un contexte régional d’appétit pour la fête, après des années de conflits. “Les gens voulaient danser, pas pleurer”, se rappelle le producteur égyptien Tarek Madkour, témoin de cette transition vers des refrains plus optimistes et métissés.
Avec ses yeux émeraude, ses robes moulées et des vidéoclips tournés entre Beyrouth, Marrakech et Dubaï, Haifa incarne un glamour qui réconcilie l’Orient et MTV. Chaque apparition est analysée, commentée, copiée, confirmant la naissance d’un phénomène pop panarabe.
Pop culture et féminité assumée
Dès ses premiers singles, la star revendique une féminité spectaculaire, parfois perçue comme provocante. Elle manie le rouge à lèvres fuchsia comme d’autres brandissent un manifeste. “Je suis une femme libre, pas un symbole fabriqué”, insiste-t-elle à GQ Middle East, sourire aux lèvres.
Dans la région, ce discours heurte certains conservateurs, mais séduit une génération connectée naissante. Les téléchargements illégaux propagent sa musique jusque dans les cybercafés de Dakar et d’Alger, témoignant d’une résonance africaine que la chanteuse entretiendra ensuite par de fréquentes tournées.
Sa signature sonore, un mélange de rythmes égyptiens, d’arrangements occidentaux et de percussions maghrébines, ouvre la voie à ce que des universitaires appelleront plus tard la “global pop arabe”. Le marché, jusque-là dominé par la nostalgie, se tourne vers la modernité.
Derrière les paillettes, la businesswoman tient la barre. Elle négocie ses contrats, lance une ligne de parfums et s’entoure d’un conseil artistique majoritairement féminin. Ce choix influence d’autres stars, de Sherine Abdel Wahab à Latifa, désireuses de reprendre le contrôle de leurs catalogues.
Les clips, eux, deviennent des plateaux de revendication silencieuse. Une chemise d’homme arrachée, un plan sépia rappelant les cabarets du Caire des années 1950, et l’inévitable final sur un toit de Manama : chaque détail nourrit un storytelling d’émancipation qui parle aux publics féminins.
Entre glamour et controverses
Aussi aimée que décriée, Haifa vit en permanence sous l’œil inquisiteur des tabloïds. Ils scrutent ses romances et sa silhouette, parfois au détriment de sa musique. “On me réduit à une image, je persiste dans le son”, répond-elle, consciente de ce double standard.
Les critiques les plus virulentes émergent souvent sur les réseaux, ces places publiques où la moralité se teste en hashtags. Toutefois, chaque polémique éphémère semble renforcer la fidélité de son fan-club, majoritairement féminin, qui se reconnaît dans son insolente résilience.
Des universitaires de l’American University of Beirut comparent son parcours à celui de Madonna, non pour la provocation, mais pour la capacité à survivre aux cycles médiatiques. En deux décennies, la Libanaise a su convertir la critique en matière première narrative.
Sur le plan légal, peu de recours aboutissent contre elle. Selon l’avocate culturelle Joumana Haddad, la libéralisation progressive des codes audiovisuels régionaux a fini par protéger son art. “Elle occupe un vide juridique que personne n’avait anticipé”, explique la juriste, mi-amusée, mi-admirative.
Le nouveau chapitre 2025
En novembre 2025, Haifa Wehbe signe la une de GQ Middle East, vêtue d’un tailleur ivoire qui tranche avec ses tenues lamées. L’entretien révèle une artiste plus posée, mais toujours offensive, prête à lancer un huitième album annoncé comme un retour aux racines.
Les premières écoutes laissent entendre des influences gnawa et afro-house, clin d’œil assumé à ses tournées maghrébines. Le producteur marocain DJ Van, impliqué sur deux titres, salue “une curiosité intacte, rare à ce niveau de carrière”, augurant d’un pont culturel renouvelé.
Sur Instagram, où elle compte désormais plus de quinze millions d’abonnés, la chanteuse partage les coulisses de ses répétitions et une série de photos prises à Abidjan. Elle y promet un concert caritatif en faveur de l’éducation des filles, alignant acte musical et engagement social.
En consolidant sa légende, Haifa Wehbe confirme qu’une artiste arabe peut vieillir dans la lumière sans se trahir. Sa trajectoire inspire déjà une nouvelle vague de chanteuses soudanaises et ivoiriennes, convaincues que la pop, loin d’être frivole, reste un formidable outil d’affirmation et de leadership féminin sur le continent.










