Un rivage en mutation
À Jambiani, village côtier de Zanzibar, la marée révèle le bruissement soyeux des voiles et des hijabs. Chaque matin vers dix heures, des silhouettes féminines s’enfoncent dans l’eau turquoise, témoignant d’une économie qui s’adapte à l’imprévisible chaleur océanique.
Le réchauffement, la surpêche et la pollution ont raboté les récifs, condamnant la culture d’algues qui nourrissait les mères de famille. Désormais, la mer plus chaude invite d’autres organismes à fleurir : l’éponge, trésor longtemps ignoré des habitants.
Avant le bouleversement climatique, l’algue carrée de Zanzibar constituait l’une des exportations phares de la Tanzanie. Les familles la faisaient sécher sur les esplanades blanchies au soleil. Mais à partir de 2010, les vagues chaudes ont brûlé jusqu’à 90 % des récoltes saisonnières.
L’éclosion de la ferme-éponge
Depuis 2009, l’ONG suisse Marine Cultures pilote un projet résolument inclusif. Sous la houlette d’Ali Mahmudi, des veuves, puis des épouses et des jeunes filles, ont tendu des cordelettes entre des piquets noirs qui affleurent à la surface.
Chaque ligne accueille jusqu’à mille cinq cents éponges, pareilles à de petits soleils bruns qui balancent au rythme des vagues. Le cycle de croissance dure douze mois et requiert un entretien minime : moins d’algues arrachées, davantage d’eau filtrée.
Pouvoir d’achat et fierté féminine
L’aspect lucratif déjoue les attentes. Une éponge de belle taille se vend jusqu’à trente dollars sur les marchés bio de Dar es-Salaam ou de New York. Avec un seul enclos, une productrice peut dégager un revenu annuel dépassant l’agriculture littorale traditionnelle.
« J’ai pu construire ma propre maison », confie Shemsa Abbasi Suleiman, cinquante-trois ans, le regard brillant de sel et de fierté. Comme elle, Nasiri Hassan Haji a troqué l’algue pour l’éponge après avoir appris à nager à trente-neuf ans.
Au-delà du gain, la maîtrise de l’océan redistribue le pouvoir symbolique. Ces femmes, jadis cantonnées aux rivages, gouvernent désormais des parcelles liquides. Leurs gestes précis inventent une cartographie intime où la tradition dialogue avec la modernité entrepreneuriale.
Bienfaits écologiques insoupçonnés
Scientifiquement, l’éponge a tout d’une alliée. Sa structure squelettique capte le carbone et réinjecte des nutriments essentiels dans les récifs. Son corps poreux filtre naturellement l’eau, restaurant une clarté nécessaire à la renaissance du corail, gardien de 25 % de la vie marine.
L’ONU évalue à soixante pour cent la part des écosystèmes marins déjà dégradés ou surexploités. Dans ce contexte alarmant, voir un organisme prospérer là où l’algue périt nourrit l’espoir collectif et souligne l’urgence de solutions dirigées par les communautés elles-mêmes.
Cap sur un marché du luxe vert
Le naturel redevient désirable. L’Administration américaine des océans évaluait le marché mondial de l’éponge naturelle à vingt millions de dollars en 2020, tiré par la cosmétique haut de gamme. Chaque fibre douce répond au désir croissant de gestes beauté durables.
Sur Instagram, les influenceuses clean beauty vantent déjà la douceur de ces éponges qui ne laissent pas d’empreinte plastique dans la salle de bain. Cet engouement confère aux productrices de Jambiani un storytelling naturel que même les marques européennes recherchent.
Pour les coopératives de Jambiani, cette niche ouvre des ponts avec des distributeurs responsables, sans détour colonial. Les négociations se font en shilling et en dollars, mais aussi en récits : chaque éponge porte l’histoire d’une mère, d’une maison, d’une barrière de corail.
Passation de savoir et solidarité
Apprendre à nager, à plonger, à reconnaître un spécimen sain devient désormais partie intégrante du programme. Marine Cultures finance des formations où les plus expérimentées encadrent les novices, brouillant la hiérarchie et tissant un réseau sororel résistant aux chocs extérieurs.
La solidarité dépasse le seul village. Des délégations féminines venues de l’île de Pemba observent les bassins flottants et repartent avec des boutures, promettant de reproduire le modèle. Une diaspora tanzanienne finance déjà des kits de démarrage pour accélérer cette pollinisation économique.
« Au début, j’avais peur de l’eau profonde », se souvient Nasiri, aujourd’hui elle initie les adolescentes du quartier. Cette passation de courage perce les plafonds culturels sans rompre l’ancrage religieux ; le hijab cohabite avec le gilet de sauvetage.
Leçon de résilience insulaire
En toile de fond, près d’un quart des 1,9 million d’habitants de l’archipel vivent sous le seuil de pauvreté. La mer chauffe, les poissons s’éloignent, mais la créativité féminine transforme une contrainte climatique en passerelle vers la dignité.
Les autorités locales, attirées par l’économie bleue, projettent d’inclure les fermes d’éponges aux circuits écotouristiques pour diversifier les revenus et sensibiliser les visiteurs à la fragilité des récifs.
Le projet ne prétend pas sauver l’océan à lui seul, concède Ali Mahmudi : « Nous montrons qu’une alternative marine existe et qu’elle rapporte aux communautés qui la protègent. » Une proposition modeste, mais déjà essentielle pour le Zanzibar de demain.
Sur la plage, la lumière décline et les piquets plongent dans l’or d’un couchant splendide. Demain matin, les mêmes femmes replongeront leurs mains dans l’eau tiède, rappelant que l’avenir se tisse parfois sur un fil invisible, au rythme lent des éponges.










