Tchomia, épicentre du retour fragile
Sur les rives du lac Albert, Tchomia retrouve peu à peu son pouls. Après des mois de fuite, des milliers de familles regagnent les collines verdoyantes de la chefferie Bahama Banyagi, au nord-est de l’Ituri. Le retour, pourtant, se conjugue toujours avec la précarité.
La brume matinale révèle des toitures improvisées de bâches usées. Dans chaque foyer, les besoins essentiels restent criants : eau, couvertures, produits d’hygiène. Les déplacements successifs ont emporté bétail, semences et souvenirs, laissant place à une insécurité alimentaire latente et à des traumatismes silencieux.
C’est dans ce décor que l’Unicef, à travers son mécanisme UniRR financé par la Bureau for Humanitarian Assistance des États-Unis, a déployé fin octobre une opération d’urgence. Trois jours durant, 3 716 ménages ont reçu kits ménagers, bâches, cordes et articles d’hygiène féminine.
Une logistique pensée pour la dignité
Chaque foyer est reparti avec deux couvertures chaudes, deux nattes, trois pagnes chatoyants, des ustensiles de cuisine et du savon. « Cela paraît simple, pourtant c’est notre première bouffée d’espoir », confie Nadège, mère de cinq enfants, en serrant une casserole encore emballée.
Les équipes mixtes Unicef et Programme de prévention des soins de santé primaires ont parcouru routes poussiéreuses et pistes lacustres pour acheminer le matériel. Selon les logisticiens, anticiper les pluies équatoriales fut décisif pour protéger les articles et éviter que l’aide n’arrive détrempée.
Le choix d’un kit d’abri léger, composé de bâches étanches et de cordes, répond à la nécessité de monter rapidement un toit temporaire. « Cela permet aux familles de se concentrer sur la reconstruction agricole plutôt que sur la survie immédiate », explique un ingénieur humanitaire.
La contribution de la Bureau for Humanitarian Assistance, bras financier de l’USAID, couvre achats, transport et suivi post-distribution. Ces fonds, renouvelés trimestriellement, ont permis une flexibilité rare, l’équipe ajustant en temps réel le nombre de kits en fonction des vagues de retour.
La voix des chefs locaux
Yves Kawa Panga, chef de la chefferie Bahama Banyagi, a accueilli l’équipe sur la place centrale. « Nous avons eu un désordre indescriptible. Maintenant, les gens reviennent, ils n’ont plus rien. Une telle assistance mérite gratitude », a-t-il déclaré devant les notables.
Le leader coutumier a également exhorté l’État congolais et les bailleurs privés à « se serrer les coudes ». Pour lui, l’effort humanitaire ne peut aboutir sans routes sécurisées, écoles rouvertes et relance des petits marchés où les femmes écoulent manioc et poisson fumé.
Son appel trouve écho chez Marie-Claire Bulime, responsable locale des affaires sociales. Elle rappelle que près d’un quart des retournés sont des femmes chefs de ménage, souvent veuves. « Nous devons conjuguer assistance et autonomisation, sinon la dépendance s’installera », insiste-t-elle, dossiers chiffonnés en main.
L’enjeu crucial de la protection infantile
Sur les 393 087 personnes aidées par le dispositif UniRR depuis deux ans, 257 873 sont des enfants. Dans les allées de l’école primaire Bigo, classes encore dépourvues de bancs, l’Unicef organise des sessions de jeux thérapeutiques pour apaiser les souvenirs de violence.
Des assistants psychosociaux forment les enseignants à reconnaître les signes de stress post-traumatique. « Un élève qui sursaute au moindre bruit n’aura pas la concentration pour apprendre à lire », relève le pédagogue Armand Tibasima, sourire prudent, mais convaincu de l’importance de ces interventions.
Parallèlement, des « espaces amis des enfants » sont mis en place près des sites d’hébergement. On y distribue biscuits nutritifs et tablettes de chlore, tout en enregistrant naissances non déclarées. Garantir l’identité civile ouvrira plus tard l’accès aux examens nationaux et aux programmes agricoles.
L’accès à l’eau potable demeure toutefois un défi. Les forages existants sont saturés et l’Unicef envisage de réhabiliter d’anciens points. « Sans eau propre, diarrhées et choléra menacent chaque progrès », avertit le docteur Angèle Batsiele, soulignant que les femmes parcourent deux heures pour remplir un jerrycan.
Synergies indispensables pour l’avenir
L’Unicef ne se prétend pas solution unique. Ses représentants insistent sur un triptyque : présence étatique, paix durable et investissements privés. Les discussions avec les ministères provinciaux portent déjà sur la réhabilitation de l’axe routier Jiba-Tchomia, vital pour relancer le commerce transfrontalier.
Sur le terrain, des coopératives féminines renaissent. À Kitenge, un groupe de 30 veuves transforme les nattes fournies en sacs commercialisables. « Nous gardons une natte pour dormir, deux pour gagner de l’argent », explique leur présidente, qui espère ouvrir bientôt une petite boutique de couture.
La diaspora iturienne, installée à Kampala et Nairobi, se mobilise également. Des collectes virtuelles financent des kits scolaires et des semences améliorées. Cette solidarité Sud-Sud complète l’aide internationale et rassure les familles qui craignent une interruption brutale des programmes une fois les caméras parties.
Dans les rues de Tchomia, le marché de poissons rouvre timidement. Les enfants courent entre paniers d’argentins séchés, nouveaux cahiers sous le bras. Le geste de l’Unicef n’est qu’une étape, mais il rappelle qu’une couverture chaude peut parfois réchauffer tout un avenir.










