Hella Feki, plume envoûtante de la francophonie
Avec « Une Reine sans royaume », Hella Feki signe un deuxième roman d’une sensibilité rare où la fiction épouse la rigueur historique. L’autrice tunisienne entraîne son lectorat sur les pas de Ranavalona III, ultime souveraine de Madagascar, exilée par l’empire français.
Écrit à la première personne, le texte confie à la reine déchue un journal intérieur tissé de blessures, de souvenirs créoles et de rêveries politiques. Le procédé narratif ouvre une intimité bouleversante, tout en esquissant un tableau critique du siècle colonial.
Le souffle romanesque d’une reine exilée
Feki installe d’emblée l’horizon de l’exil: de la haute plaine d’Antananarivo à la Réunion, puis à Alger et Tunis, Ranavalona traverse un empire immense, surveillée mais attentive aux rumeurs du monde qui change.
La reine assiste à des salons littéraires où flambent idées féministes et utopies républicaines. Autour d’elle, des figures telles que la princesse Nazi Fadhel ou la journaliste Myriam Harry entretiennent ses espoirs de dignité malgré les fastes trompeurs de la résidence surveillée.
C’est dans cet entre-deux mondain qu’elle prononce la phrase clé du roman: « Bâtir une nation, c’est se soucier de la terre qui abrite le peuple », rappelant que le pouvoir se mesure à la capacité d’écouter, non à celle de dominer.
Lumière sur la mémoire malgache
Au-delà de la biographie, le récit éclaire les ressorts d’une identité forgée par les brassages austronésiens, africains et européens. Feki distille anecdotes sur les rituels royaux, les palabres dans les cours en bois et les processions vers l’avenue de l’Indépendance.
On y découvre la place centrale des ancêtres, honorés lors du famadihana, et l’importance symbolique de la poésie hainteny, miroir des amours autant que des débats politiques. Chaque page résonne comme une conversation autour d’un feu de camp sur les Hautes Terres.
L’écrivaine montre ainsi comment la monarchie a légué un sens aigu de la collectivité, visible aujourd’hui dans les associations de quartier, les tontines féminines et les rassemblements citoyens qui scandent la vie de la capitale malgache.
Femmes piliers de la Grande Île
Ranavalona III dialogue mentalement avec sa grand-mère, la redoutable Ranavalona I, héroïne du roman et de l’histoire. Ce contre-champ révèle une lignée de dirigeantes inébranlables dont l’aura continue d’inspirer les entrepreneuses du textile à Antsirabe.
Selon le père Pedro, cité dans l’ouvrage, « les femmes de Madagascar portent le pays sur leurs épaules ». Feki traduit cette résilience en scènes de marché, d’atelier de broderie et de caisse populaire, où la parole féminine structure la survie collective.
L’écho contemporain est saisissant: la figure d’une jeune manifestante, seule face aux forces de l’ordre pendant les troubles récents, circule déjà comme une icône nationale, prolongeant la métaphore de la « liberté guidant le peuple » sur un air malgache.
Kabary et conscience politique
Le livre consacre plusieurs pages au kabary, art oratoire codifié où la beauté du verbe vaut contrat social. Feki décrit ces joutes verbales comme des arènes populaires, rappelant que démocratie et éloquence se nourrissent mutuellement sur la Grande Île.
Sous la plume de la souveraine, le Premier ministre, époux institutionnel, incarne une séparation des pouvoirs avant l’heure. Ce rappel historique nuance l’idée d’un peuple fataliste: le pouvoir a toujours été négocié au micro d’un tambour ou d’une estrade.
L’illustration la plus récente surgit sur les réseaux sociaux où la génération Z malgache investit TikTok pour improviser des kabary numériques, mêlant rap et aphorismes royaux afin de commenter les programmes économiques et les prix du riz.
Convoitises géopolitiques persistantes
Dans la reconstitution, la reine constate la rivalité franco-britannique autour des épices, du graphite et des ports naturels. L’autrice prolonge ce fil en évoquant aujourd’hui l’intérêt croissant de l’Inde et de la Chine pour le lithium et le cobalt malgaches.
Cette permanence des appétits rappelle que « les hommes passent, les enjeux demeurent ». Feki suggère qu’une souveraineté authentique suppose d’abord de protéger sols et forêts, thèmes qui fédèrent désormais ONG locales, chefs de village et start-up vertes.
Jeunesse connectée et héritages
Le roman jette des ponts entre l’exil de 1900 et l’ère numérique. Les notes de bas de page fictives renvoient souvent à des vidéos virales d’étudiants malgaches basés à Paris, confirmant que la diaspora reste le prolongement nerveux de l’île rouge.
En filigrane, Feki rappelle que l’« insularité planétaire » commence par la maîtrise des canaux digitaux et du storytelling, compétences que les créatives africaines, de Lagos à Pointe-Noire, s’approprient pour défendre leurs récits et leurs marchés.
Sagesse pour demain
À la fin du livre, Ranavalona prévient: « Jamais ne méprisez la grandeur d’une nation ». Cette sentence, placée en exergue, résonne comme un conseil adressé aux gouvernants d’aujourd’hui, quelles que soient les latitudes ou les régimes.
Le roman d’Hella Feki, luxuriant et incisif, se lit alors comme une invitation à repenser les modèles de gouvernance africains, à partir de l’histoire mais sans nostalgie, avec le regard lucide et poétique d’une reine qui rêvait simplement de retrouver sa terre.










