Une exposition beyrouthine aux reflets panarabes
Dans l’écho encore vibrant des rues de Beyrouth, le musée Sursock lève le rideau sur « DIVAS : d’Oum Koulthoum à Dalida », exposition née de sa complicité avec l’Institut du monde arabe et visible jusqu’au 11 janvier 2026.
Le parcours, divisé en six salles, parcourt cinquante ans où des voix féminines ont transcendé studios, frontières et carcans sociaux, participant à forger une modernité arabe qui dialoguait déjà avec Le Caire, Alger, Paris et les scènes d’Afrique de l’Ouest.
Sans céder au fétichisme nostalgique, la scénographie choisit de montrer la fragilité derrière la gloire : solitude des tournées, contrats léonins, exils imposés, mais aussi rires captés hors micro, carnets griffonnés, robes où se nichent encore des parfums disparus.
Oum Koulthoum, la voix qui fédère
Oum Koulthoum ouvre la procession comme un phare. Sa voix majestueuse, fruit d’un entraînement d’orfèvre, transformait poèmes d’amour et chants patriotiques en célébrations collectives, écoutées des médinas marocaines aux cafés d’Alexandrie, façonnant l’imaginaire d’une nation arabe en quête d’affirmation.
Son concert de 1956 au festival de Baalbek reste gravé dans les mémoires libanaises ; on y voit pour la première fois une femme diriger, par sa seule présence, une foule aussi diverse, révélant que la scène pouvait devenir terrain d’émancipation et non simple divertissement.
Fairouz, chanteuse de la résilience libanaise
Fairouz, « la cèdre » comme l’appellent ses admirateurs, hérite d’un Liban meurtri. Pendant la guerre civile, elle ne quitte pas la radio nationale ; ses ballades composées par les frères Rahbani deviennent refuges matinaux, unissant foyers chrétiens, musulmans et diasporas éparpillées.
« Chanter, c’est maintenir la ville debout », confia-t-elle un jour à un journaliste beyrouthin, rappelant que la culture peut agir comme ciment lorsque les institutions basculent.
Warda et Asmahan, destins entremêlés
Warda Al-Jazairia entre ensuite, valise franco-algérienne à la main. Née à Paris, révélée au Caire, elle mettra sa popularité au service de l’Algérie indépendante. Son hymne « Ya Beladi » devient bande-son des stades comme des foyers, liant militantisme et sensualité.
Asmahan surgit telle une comète. Syrienne, druze, actrice, espionne selon certains, elle meurt en 1944 dans un accident jamais élucidé. Sa tessiture délicate, fixée sur trente chansons, continue d’inspirer samples électroniques et séries télévisées du Golfe, preuve d’une modernité persistante.
Dalida, icône plurielle de la Méditerranée
Puis Dalida clôt le cortège. Née au Caire de parents italiens, starifiée à Paris, elle répète « Je suis de partout et de nulle part ». Sa garde-robe acidulée et ses refrains multilingues rappellent qu’identité peut rimer avec pluralité plutôt qu’avec racines exclusives.
Scénographie immersive et archives vivantes
A côté des vinyles, l’exposition fait place au cinéma : extraits de « Le Caire qui chante », d’opérettes libanaises et de péplums italiens dévoilent comment ces femmes ont négocié avec les caméras pour imposer leur propre narration visuelle.
La commissaire, Hissa Alloul, insiste : « Nous voulons dévoiler les combats intimes derrière les paillettes ». Dossier de presse à l’appui, elle rappelle que nombre de divas finançaient écoles, orphelinats, voire radios locales, réinvestissant leurs cachets hors des projecteurs.
Le visiteur chemine au rythme de casques immersifs ; entre deux vitrines, il peut choisir un mash-up contemporain ou un enregistrement 78 tours, percevant ainsi des passerelles entre héritage et remix, entre oud classique et beat trap.
La lumière est spécialement étudiée : projecteurs LED tamisent les vitrines pour préserver tissus brodés tout en soulignant les reflets dorés des maillots de scène. Rien n’est figé ; des rideaux mobiles permettent de renouveler l’accrochage et d’éviter la rigidité des parcours chronologiques.
Pouvoir féminin et passerelles africaines
Au cœur du discours, surgit la question de l’espace public. Ces artistes, premières à faire scintiller leur nom sur des enseignes au néon, ont brisé la ligne séparant sphère domestique et scène. Leur succès ouvrait la voie aux présentatrices, aux autrices, aux entrepreneures numériques d’aujourd’hui.
Dans un moment où Lagos, Kigali et Brazzaville investissent elles aussi dans des festivals dédiés aux voix féminines, le récit beyrouthin résonne comme un archipel de possibles, soulignant que la circulation des références entre Maghreb, Proche-Orient et Afrique subsaharienne demeure un moteur créatif majeur.
En ligne, un mini-site compagnon offre biographies illustrées, interviews d’archivistes et tutoriels de karaoké, invitant la diaspora à célébrer depuis Johannesburg ou Atlanta des refrains longtemps absents des plateformes.
Sur la mezzanine, un miroir interactif invite les visiteurs à enregistrer un message vocal. Les prénoms fusent : Aya, Fifi, Sokhna. L’enregistrement alimentera un nuage sonore itinérant, appelé à voyager jusqu’à Dakar ou Abidjan, prolongeant l’écho des divas vers d’autres rives atlantiques.
De Beyrouth aux diasporas, un héritage réinventé
Le billet, fixé à l’équivalent de cinq dollars, inclut un catalogue bilingue mettant en dialogue universitaires libanais et musicologues africains, ainsi qu’un QR code dirigeant vers des playlists Spotify légalement restaurées, preuve qu’archives et streaming peuvent cohabiter pour élargir les publics.
À Beyrouth comme ailleurs, ces destins rappellent que la puissance féminine s’écoute autant qu’elle se contemple. En sortant du musée, on garde en tête un refrain ancien et une question contemporaine : quel imaginaire voulons-nous pour les voisines, les sœurs et les filles de demain ?










