Défi sanitaire et esthétique à Brazzaville
À Brazzaville, l’élégance des silhouettes se joue aussi en dehors des podiums. Les immenses collecteurs côtoyant les quartiers populaires, imaginés pour dompter les pluies tropicales, résument aujourd’hui un duel quotidien entre esthétique urbaine et incivisme environnemental.
Malgré les rappels répétés du ministre de l’Assainissement urbain, Juste Désiré Mondélé, des sacs en plastique, des restes de poissons fumés et des bouteilles colorées jonchent ces canaux, altérant la carte postale que la capitale s’évertue à offrir à ses visiteurs.
Le résultat est visuel, bien sûr, mais aussi sanitaire. Selon le ministère de la Santé, l’épidémie de choléra déclarée en juin a coûté la vie à trente-cinq personnes et touché cinq-cents autres, rappelant que l’insalubrité est souvent le meilleur allié des bactéries.
À cela s’ajoute un paludisme endémique : le programme national estime que la maladie participe à quarante-deux pour cent des décès, soixante-et-onze pour cent des consultations et plus de la moitié des hospitalisations, un poids que redoutent particulièrement les jeunes mères.
Entre symbolique urbaine et réalités sociales
De Makélékélé à Moungali, les collecteurs sont perçus comme des frontières. D’un côté, un Congo qui rêve de smart city ; de l’autre, un archipel d’habitats précaires où la gestion des déchets dépend d’initiatives familiales souvent limitées par des revenus irréguliers.
« Lorsque les bennes ne passent pas, nos caniveaux deviennent nos poubelles », confie Christella, vendeuse de beignets, micro-manifeste d’un système D qui ignore les arrêtés municipaux mais obéit aux nécessités quotidiennes, entre ménages nombreux et espace domestique exigu.
Dans l’imaginaire collectif, jeter les ordures loin du seuil équivaut encore à les effacer. Ce réflexe hérité des villages, où la nature absorbe et régénère, se heurte à l’urbanité dense ; ici, chaque sachet abandonné revient sous forme de moustique ou d’effluve.
Le discours écologique, porté par les influenceuses locales, gagne néanmoins du terrain. Sur Instagram, le hashtag #PropreCommeBrazza accumule des clichés avant-après, transformant une corvée civique en challenge lifestyle, preuve que la mode peut aussi redéfinir les gestes du quotidien.
La riposte institutionnelle se structure
En août, le ministre Mondélé a lancé un vaste nettoyage des collecteurs, mobilisant engins lourds et main-d’œuvre locale. Objectif déclaré : restaurer le drainage avant la grande saison des pluies et réaffirmer l’engagement gouvernemental pour une ville compétitive à l’échelle régionale.
Le dispositif s’accompagne d’un volet répressif. Les personnes surprises à déposer des déchets dans les canalisations encourent une garde à vue pédagogique, suivie de travaux d’intérêt général dirigés par les chefs de quartier ; une mesure qui veut conjuguer sanction et sensibilisation.
« Nous ne sommes pas là pour punir, mais pour éduquer », précise un officier de police rencontré à Poto-Poto. Son unité, équipée de drones légers, cartographie les points noirs afin d’orienter les camions de collecte et d’interpeller les pollueurs pris en flagrant délit.
L’Université Marien-Ngouabi accueille, de son côté, des ateliers sur l’économie circulaire. Étudiants en sociologie, architectes et stylistes proposent des prototypes de mobilier conçu à partir de pneus ou de bouteilles, démontrant que la transformation des déchets peut s’inscrire dans une démarche créative locale.
Vers une conscience écologique partagée
Le chemin reste long, mais les signaux convergent. Les marchés de Ouenzé, récemment dotés de points-tri, observent déjà une baisse des dépôts sauvages. Les commerçantes évoquent moins de mouches, plus de clientes matinales et un regain de confiance dans la fraîcheur des produits.
Pour les stylistes congolais, la propreté urbaine devient même un argument éditorial. Lors de la dernière Fashion Week de Brazzaville, plusieurs créateurs ont choisi le thème de l’eau, rappelant sur le catwalk que la beauté des tissus reflète celle des rues qui les voient naître.
Les organisations de jeunesse, appuyées par l’UNFPA, distribuent désormais des tote bags réutilisables aux lycéennes. L’accessoire, pratique et instagrammable, devient un manifeste ambulant : chaque geste compte, du choix de son sac à l’endroit où l’on jette son épluchure de mangue.
Au-delà des sanctions, la prochaine étape pourrait être l’adhésion affective ; comprendre que l’esthétique d’une ville nourrit l’estime de soi, favorise le tourisme et, in fine, stimule l’emploi. La propreté cesse alors d’être corvée pour devenir investissement collectif.
Brazzaville n’a peut-être pas encore gagné son combat contre les ordures, mais elle possède un atout rare : la volonté combinée de ses institutions, de ses créatifs et de sa jeunesse. Dans la mode comme dans l’environnement, la tendance durable semble, cette fois, irréversible.
Le gouvernement étudie actuellement la création d’une filière de compostage destinée aux maraîchers de la ceinture verte. Les déchets organiques collectés seraient transformés en engrais, bouclant ainsi la boucle et réduisant la pression sur les collectors surchargés.
Dans les quartiers périphériques, des coopératives féminines testent déjà des savons artisanaux à base d’huile recyclée. Entrepreneuriat, santé et empowerment se conjuguent, dessinant une économie verte dont l’impact dépasse la simple question des ordures pour toucher la dignité quotidienne.










