Burkina Faso: suspension du projet moustiques OGM

Contexte scientifique du projet

Depuis 2012, le consortium Target Malaria, conduit par Imperial College London et financé notamment par la Fondation Bill & Melinda Gates, développait au Burkina Faso une stratégie de modification génétique des moustiques anophèles afin d’interrompre la transmission du paludisme, principale cause de mortalité infantile régionale.

Après une première libération contrôlée en 2019 dans le village de Bana, de nouveaux lâchers étaient prévus jusqu’en 2025, chacun précédé d’un processus d’évaluation réglementaire conforme au Protocole de Cartagena et validé par l’Agence nationale de biosécurité burkinabè.

Une suspension gouvernementale inédite

Le 22 août, le ministère burkinabè de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation a ordonné la suspension immédiate du programme, la fermeture des laboratoires de Bobo-Dioulasso et la destruction des stocks d’insectes, signant l’arrêt net de plus d’une décennie de travaux.

Cette décision intervient dans un contexte où le capitaine Ibrahim Traoré, au pouvoir depuis 2022, multiplie les mesures affichant la souveraineté nationale : révocation de permis miniers, révision d’accords militaires, et maintenant mise à l’écart d’une expérimentation perçue comme exogène.

Souveraineté et perceptions postcoloniales

Pour de nombreux acteurs de la société civile, la dissémination d’organismes à gène-drive revient à confier à des laboratoires étrangers un contrôle symbolique sur la biodiversité locale, ce qui réveille un imaginaire postcolonial nourri par les épisodes sanitaires controversés des décennies passées.

« La technologie est prometteuse, mais les conséquences écologiques pourraient être irréversibles », rappelle l’écologiste Ali Tapsoba, figure de la Coalition pour le suivi des activités biotechnologiques, qui demande depuis 2018 un moratoire continental jusqu’à l’obtention de preuves indépendantes d’innocuité.

Risques écologiques et bioéthiques

Les critiques soulignent que la suppression d’une espèce peut engendrer un déséquilibre trophique susceptible de favoriser d’autres vecteurs pathogènes, voire d’altérer la pollinisation de certaines plantes aquatiques, dépendantes de la présence d’anophèles pour leur cycle de reproduction.

D’un point de vue bioéthique, le recours à des moustiques stérilisants pose aussi la question du consentement communautaire : bien que les habitants de Bana aient été consultés, les autorités coutumières estiment ne pas disposer de l’information complète pour mesurer les risques transfrontaliers.

La défense de Target Malaria

Le consortium assure pour sa part que les protocoles de confinement, les études d’impact et les consultations publiques ont été validés par les organes nationaux compétents, ainsi que par des comités d’éthique indépendants rassemblant chercheurs burkinabè, entomologistes ouest-africains et spécialistes du droit international.

« Notre ligne est la transparence intégrale », déclarait récemment Dr Abdoulaye Diabaté, chef d’équipe à l’Institut de recherche en sciences de la santé de Bobo-Dioulasso, rappelant qu’aucun signe de perturbation génétique non ciblée n’avait été détecté chez les insectes collectés après trois cycles de lâchers.

L’avenir de la recherche biotechnologique

Au-delà du débat scientifique, la suspension interroge la trajectoire des investissements philanthropiques en Afrique de l’Ouest, région où les financements privés américains ont longtemps comblé le déficit budgétaire des politiques sanitaires nationales fragilisées par les ajustements structurels.

Les observateurs se demandent si ce retrait alimentera une préférence plus marquée pour des partenariats Sud-Sud, voire pour des programmes de recherche autofinancés par des budgets souverains, comme l’expérimente déjà le Congo-Brazzaville dans le séquençage génomique de la fièvre jaune.

Échos diplomatiques régionaux

Des diplomates africains réunis à Addis Abeba évoquent une « fenêtre de rééquilibrage » : selon eux, la maîtrise de l’agenda scientifique doit revenir aux États, en s’appuyant sur l’expertise locale pour négocier ensuite, d’égal à égal, avec les acteurs philanthropiques ou privés.

Dans ce contexte, l’Union africaine envisage de convoquer un panel d’experts chargé d’harmoniser les normes relatives aux organismes vivants modifiés, afin de limiter les asymétries d’information entre bailleurs et gouvernements et de garantir un partage équitable des données et des brevets.

Persistance du défi paludique

Sur le plan sanitaire, la suspension ne règle pas l’urgence : le paludisme a provoqué plus de 12 000 décès au Burkina Faso en 2023, selon l’OMS, tandis que la résistance aux insecticides classiques s’accroît, réduisant l’efficacité des moustiquaires imprégnées et des pulvérisations intradomiciliaires.

Plusieurs chercheurs suggèrent de redoubler d’efforts sur les vaccins R21/Matrix-M et RTS,S, récemment homologués, ainsi que sur les initiatives communautaires de drainage des eaux stagnantes, compléments jugés moins intrusifs par les collectifs écologistes mais nécessitant un financement pérenne.

Vers un nouveau cadre continental

Alors que Ouagadougou réaffirme sa souveraineté, la question demeure : comment concilier innovations de rupture et prudence écologique sans freiner la lutte contre la maladie ? La réponse façonnera la gouvernance scientifique ouest-africaine, mais aussi la perception mondiale des partenariats technologiques avec l’Afrique.

Le gouvernement burkinabè a toutefois ouvert la porte à un réexamen, précisant que la suspension est « temporaire » et liée à un audit global des partenariats scientifiques. Les conclusions, attendues en 2024, devront déterminer si le protocole répond réellement aux exigences de précaution constitutionnelles.

À l’échelle du continent, l’épisode illustre la montée d’un discours de responsabilisation politique vis-à-vis des technologies émergentes, phénomène observé également dans les débats sur la 5G, les données biométriques ou l’intelligence artificielle, où la notion de souveraineté numérique se conjugue désormais à la biologie.