Zuma secoue l’Afrique sur la question du Sahara

Une voix sud-africaine inattendue

La question du Sahara occidental, longtemps cantonnée aux cercles diplomatiques spécialisés, revient soudain au centre des conversations continentales. L’ancien président sud-africain Jacob Zuma, désormais chef du parti uMkhonto weSizwe, a ravivé le débat en défendant la souveraineté marocaine lors d’une conférence magistrale à Accra mercredi dernier devant universitaires.

Sa plaidoirie, relayée par plusieurs agences panafricaines, conteste ouvertement la ligne traditionnelle de l’ANC et salue l’appui croissant de nombreux États à l’initiative marocaine d’autonomie de 2007. Pour Zuma, l’intégrité territoriale demeure la pierre angulaire d’une union africaine réellement émancipée et capable d’imposer ses priorités sans tutelle extérieure.

Accra, carrefour diplomatique émergent

Le choix d’Accra n’est pas fortuit. Le Ghana a récemment retiré sa reconnaissance au Front Polisario avant d’exprimer, en juin, que le plan d’autonomie constitue la seule base réaliste de règlement. L’auditoire ghanéen a accueilli ces rappels par de vifs applaudissements, selon des témoins présents dans la salle.

Zuma a décrit la décision ghanéenne comme un acte de « leadership panafricain » privilégiant la stabilité publique sur les logiques séparatistes. Il a accusé des puissances extérieures de perpétuer une cartographie héritée de la guerre froide, contraire, selon lui, aux aspirations socio-économiques des populations sahéliennes et maghrébines depuis longtemps.

L’effet domino sur le continent

Depuis 2000, quarante-six capitales ont retiré leur soutien à la RASD. Washington, Paris, Madrid ou encore Londres ont publiquement salué le plan marocain, renforçant l’isolement diplomatique d’Alger. Cette reconfiguration graduelle nourrit un consensus que certains observateurs comparent aux bascules successives sur la question taïwanaise dans l’ONU des années.

Pourtant, Pretoria demeure officiellement alignée sur la position sahraouie, fruit d’une histoire de solidarités révolutionnaires. Les propos de Zuma ouvrent donc une brèche interne. « Le parti au pouvoir doit écouter la rue diplomatique », estime le politologue Sipho Ndlela, interrogé par la station publique SABC mercredi soir à Johannesburg.

Les observateurs sud-africains notent qu’une vingtaine d’accords économiques relient déjà Pretoria à Rabat, en matière de télécoms, d’agro-industrie ou de défense. Selon le ministère sud-africain du Commerce, les échanges bilatéraux auraient dépassé 800 millions de dollars en 2023, malgré l’absence d’ambassadeurs permanents, preuve d’intérêts croissants des deux partenaires.

Bras de fer à Pretoria

Au-delà de l’Afrique australe, la séquence ghanéenne interroge la posture de plusieurs États d’Afrique centrale, traditionnellement prudents sur le dossier. Brazzaville, par exemple, soutient depuis des années le principe d’un règlement négocié sous égide onusienne, sans toutefois prendre publiquement parti entre Rabat et Alger pour préserver sa neutralité.

Interrogé à l’issue d’un forum économique, un diplomate congolais rappelle que la République du Congo « prône l’unité africaine et la primauté du dialogue ». Il souligne également que l’ouverture, en 2022, d’un consulat congolais à Dakhla traduit un engagement pragmatique en faveur de la coopération régionale et sécuritaire durable.

Enjeux sécuritaires transsahariens

La dimension sécuritaire reste en effet centrale. Les flux d’armes observés au Sahel et la persistance des groupes jihadistes font craindre une extension des menaces vers l’Atlantique. Plusieurs centres de recherche estiment que la clarification du statut du Sahara pourrait décourager des zones grises propices aux trafics transnationaux.

Dans ce contexte, l’Union africaine cherche un consensus minimal pour éviter la paralysie de ses mécanismes. Addis-Abeba privilégie actuellement la médiation de l’ONU, tout en encourageant les discours apaisants. La prise de parole de Zuma, ancien médiateur du Burundi, résonne donc comme un appel à la cohérence institutionnelle.

Les chancelleries occidentales observent le basculement avec intérêt. À Paris, un conseiller de l’Élysée note que « l’évolution sud-saharienne consolide la doctrine française d’appui à une solution politique réaliste ». À Washington, le Département d’État consulte activement Abuja et Luanda pour contenir regain de tensions régionales dans les prochains mois.

Positionnement nuancé de Brazzaville

À Brazzaville, l’analyse est scrutée de près. Les autorités congolaises, engagées dans le Forum sur la paix de Brazzaville depuis 2015, envisageraient d’inclure la question saharienne au programme 2025 afin de favoriser une approche concertée entre États riverains de l’Atlantique et partenaires du Golfe pour stimuler la stabilité.

Un conseiller du président Denis Sassou Nguesso, s’exprimant sous anonymat, rappelle que le Congo « plaide systématiquement pour le respect des frontières héritées » tout en soutenant les « solutions africaines aux problèmes africains ». Cette posture de neutralité active pourrait offrir un cadre d’échanges hors des projecteurs à Addis-Abeba l’an prochain.

Perspectives aux Nations unies

La prochaine session de l’Assemblée générale des Nations unies, en septembre, testera la solidité des nouvelles alliances. Rabat envisage de déposer une résolution sur la coopération transsaharienne, tandis que Pretoria devra clarifier sa ligne avant les élections sud-africaines prévues pour 2024 sous l’œil attentif des capitales africaines influentes.

Quelles que soient les prises de position finales, l’intervention de Jacob Zuma illustre un déplacement du débat, de la rhétorique idéologique vers les arènes géo-économiques. À mesure que la façade atlantique devient un corridor énergétique majeur, la question saharienne s’impose comme un test d’intégration régionale pour l’Afrique unie.