Forêts du Congo : le savoir caché des autochtones

Savoirs autochtones et gouvernance forestière

Le 18 août, à Brazzaville, chercheurs, autorités et représentants autochtones se sont retrouvés pour restituer les travaux du projet RESSAC à l’occasion de la Journée internationale des peuples autochtones. L’enjeu : mettre les savoirs ancestraux au cœur d’une gouvernance forestière que le Congo veut exemplaire.

En filigrane, les organisateurs espèrent déposer auprès du gouvernement une cartographie d’intervention identifiant zones sensibles, acteurs locaux et corridors écologiques, afin d’orienter les futures politiques publiques et les investissements internationaux vers les territoires des Ba’aka, Mbenzelé et autres communautés forestières.

Le Pr Guy Moussavou rappelle que ces groupes, loin de se percevoir comme de simples usagers, se vivent comme gardiens d’une biodiversité stratégique pour la stabilité climatique régionale. Leur capital cognitif, transmis oralement, défie souvent les classifications scientifiques occidentales et enrichit la compréhension des écosystèmes.

Une cartographie participative en gestation

La démarche adoptée par le consortium CIFOR-ICRAF, appuyé par l’INRSSH, le CIRAD, l’IRD et CIB Olam Agri, épouse le principe de coproduction des connaissances. Dans cette approche, l’expert forestier et le pisteur autochtone deviennent partenaires, chacun corrigeant, complétant et validant les observations de l’autre.

Selon Guy Mossele Diseke, président du conseil d’administration du RESSAC, « nos forêts sont le souffle de la nation ». L’homme souligne que la République du Congo possède encore près de 22 millions d’hectares de couvert intact, un atout que peu d’États peuvent revendiquer.

La stratégie 3E+ d’African Parks

Pour traduire ces discours en réalités tangibles, African Parks déploie depuis 2021 la stratégie 3E+ – Entrepreneuriat, Éducation, Environnement – dans et autour du parc national d’Odzala-Kokoua. L’initiative veille à ce que les communautés bénéficient des retombées économiques tout en participant au suivi écologique.

Les premiers résultats indiquent une réduction des feux illégaux et un accroissement des revenus issus du cacao et du miel certifiés. Les femmes, auparavant marginalisées des circuits commerciaux, participent désormais aux coopératives et accèdent à des microcrédits, illustrant l’effet multiplicateur d’une conservation centrée sur l’inclusion.

Ces avancées s’inscrivent dans l’ambition gouvernementale, réaffirmée lors de la COP27, de maintenir 48 % du territoire sous couvert forestier et de valoriser les services écosystémiques. Brazzaville mise sur la finance carbone, mais insiste sur une répartition équitable des dividendes avec les populations locales.

Des réformes pour une inclusion durable

D’un point de vue sociologique, l’intégration des savoirs autochtones répond au concept d’« écologie des connaissances », développé par Boaventura de Sousa Santos, qui postule un dialogue horizontal entre épistémologies. Le Congo expérimente ainsi un modèle hybride, conjuguant rationalités scientifique, coutumière et entrepreneuriale.

Le ministère de l’Économie forestière prévoit pour 2024 une révision du Code forestier afin de consolider la place des communautés dans les comités locaux de gestion. Selon une source interne, la future mouture précisera les modalités de partage des bénéfices issus des concessions productives.

Sur le terrain, des questions demeurent. Comment articuler la chasse traditionnelle, indispensable à la sécurité alimentaire, avec les limites fixées par les plans d’aménagement ? Les ateliers participatifs ont esquissé des calendriers de prélèvements saisonniers, mais la consolidation de données fiables reste un défi méthodologique.

Technologies légères, impacts mesurables

Les partenaires techniques évoquent l’usage croissant de capteurs audio et de pièges photographiques, posés par les pisteurs eux-mêmes, pour suivre la faune. Cette alliance entre technologie légère et expertise sensorielle locale ouvre la voie à une gestion adaptative, réactive aux signaux précoces du milieu.

Du côté diplomatique, la coopération France-Congo mentionne souvent RESSAC comme laboratoire pilote susceptible d’inspirer la zone CEMAC. Les bailleurs apprécient la visibilité politique offerte par un pays stable qui, selon la Banque africaine de développement, enregistre un taux de déforestation inférieur à 0,07 % annuel.

Enjeux diplomatiques et attentes locales

Dans les couloirs de l’Union africaine, plusieurs délégations voient même dans l’exemple congolais un argument supplémentaire pour réclamer une compensation financière accrue aux pays du Nord, au nom des services de séquestration carbone rendus par le massif du Bassin du Congo.

Au sein des communautés, l’attente reste toutefois pragmatique : routes praticables en saison des pluies, postes de santé approvisionnés, écoles bilingues valorisant les langues vernaculaires. L’État et ses partenaires ont annoncé une enveloppe de 3,5 milliards de francs CFA pour ces infrastructures dans la Sangha.

Pour l’anthropologue Sylvie Ntséme, « la dignité passe par la reconnaissance juridique mais aussi par la mobilité et l’éducation ». Elle note que l’inscription des sites sacrés sur la liste indicative du patrimoine national, actuellement en examen, constituerait un signal symbolique fort en faveur des autochtones.

À moyen terme, la communauté scientifique prévoit d’évaluer l’impact de la cartographie participative sur la réduction des conflits d’usage. Les indicateurs porteront autant sur la biodiversité que sur la perception de la justice procédurale, dimension souvent négligée mais déterminante pour la pérennité des accords.

En attendant, la célébration du 18 août aura rappelé qu’en matière de sauvegarde des forêts, la République du Congo dispose non seulement d’un capital vert, mais d’une ressource humaine précieuse : la mémoire vivante des peuples autochtones, prête à dialoguer avec la science et la diplomatie.