Tripoli : Paris Renforce son Pari Sécuritaire

Un tête-à-tête sous tension à Tripoli

Tripoli vient de vivre une semaine diplomatique dense. Dimanche, le Premier ministre libyen Abdul Hamid Dbeibah a reçu Paul Soler, envoyé spécial du président français Emmanuel Macron. À huis clos, les deux hommes ont passé en revue l’opération de sécurité lancée dans la capitale depuis début août.

La rencontre, annoncée le 18 août par la primature, visait à consolider un fragile cessez-le-feu interne tout en dessinant les priorités d’une phase de stabilisation plus large. Paris, qui a rouvert son ambassade à Tripoli en 2021, se pose désormais en partenaire sécuritaire de premier rang.

Sécurité urbaine: l’urgence d’une action coordonnée

Au cours de l’échange, Dbeibah a détaillé une opération conjointe impliquant les forces du ministère de l’Intérieur et plusieurs brigades locales. Objectif affiché : réduire la présence de milices autonomes dans les quartiers sud, où les affrontements d’août 2023 avaient fait plus de cinquante morts.

Selon une source sécuritaire libyenne, Soler a insisté sur la nécessité d’une chaîne de commandement unifiée et d’un contrôle civil sur les armes lourdes. ‘Le temps joue contre nous ; chaque vacance de pouvoir nourrit les entrepreneurs de violence’, aurait-il averti, selon cette même source.

La France propose d’étendre la coopération policière via la mission européenne EUBAM et un programme de formation ciblant la police judiciaire. Bruxelles voit dans Tripoli un maillon essentiel pour freiner les réseaux de passeurs traversant la Méditerranée centrale, route migratoire la plus mortelle du continent.

Transition politique: le défi des urnes

Au-delà de la dimension sécuritaire, le cœur du dialogue portait sur le calendrier électoral. La Mission d’appui des Nations unies espère organiser, d’ici 2024, une présidentielle et des législatives simultanées. Tripoli et Benghazi divergent encore sur l’éligibilité des principaux candidats, dont Khalifa Haftar et Saïf al-Islam Kadhafi.

Paul Soler a réaffirmé le soutien de Paris à l’envoyé onusien Abdoulaye Bathily. ‘Les Libyens doivent décider par le scrutin, pas par la force’, aurait-il résumé. Cette ligne converge avec celle de l’Union africaine conduite par le président congolais Denis Sassou Nguesso.

Pour rassurer les factions de l’Est, Paris soutient l’idée d’un mécanisme de répartition transparente des revenus pétroliers contrôlé par la Banque centrale. Une telle formule, avancée par plusieurs think tanks, pourrait limiter la tentation sécessionniste du Croissant pétrolier et favoriser l’acceptation mutuelle des résultats électoraux.

Le rôle charnière de Paris et de l’UE

La France n’agit toutefois pas seule. Berlin, Rome et Madrid coordonnent leurs services pour éviter le retour des rivalités européennes observé en 2019. Selon un diplomate belge, ‘l’ombre russe et la rivalité turco-émiratie ont rappelé aux Vingt-Sept le coût stratégique de leurs divisions passées’.

Dans ce contexte, l’Union européenne envisage de renforcer la Facilité européenne pour la paix afin de financer le désarmement volontaire des groupes armés libyens. Les experts estiment que dix mille combattants pourraient être démobilisés en deux ans si les incitations économiques et les garanties de sécurité sont crédibles.

Paris veut parallèlement soutenir la renaissance des institutions civiles : Haute Commission électorale, Cour constitutionnelle, municipalités. ‘Sans relais administratifs, aucune élection n’est exécutoire’, rappelle Jalel Harchaoui, chercheur associé au Royal United Services Institute, pour qui le succès dépendra d’un accompagnement continu après le scrutin.

Voisinages africains et diplomatie régionale

Les pays frontaliers observent attentivement les manœuvres diplomatiques. Tunis, frappée par une crise financière aiguë, redoute une nouvelle vague de déplacés si la transition échoue. Alger, pour sa part, insiste sur l’intégrité territoriale libyenne et soutient toute démarche qui éloigne la présence de mercenaires étrangers.

Brazzaville suit également le dossier via le Comité de haut niveau de l’Union africaine. Lors du dernier sommet, Denis Sassou Nguesso a souligné ‘la responsabilité collective du continent à accompagner les Libyens’. Cette approche favorise une convergence rare entre l’UA, la Ligue arabe et l’ONU.

Pour consolider cette dynamique, des réunions quadripartites entre Union africaine, Nations unies, Union européenne et voisins maghrébins sont envisagées avant la fin de l’année. Selon un conseiller de l’Union africaine, l’architecture de sécurité régionale testée au Sahel pourrait servir de modèle adaptable à la Libye.

Perspectives à court terme

Le prochain jalon sera la présentation, fin septembre, d’une feuille de route révisée par Abdoulaye Bathily au Conseil de sécurité. Selon une source diplomatique française, l’idée est de fixer une date électorale tout en conditionnant chaque étape à des progrès vérifiables en matière de sécurité.

À Tripoli, le gouvernement d’unité nationale s’engage à démanteler quatre milices avant octobre. Si l’opération réussit, Paris espère présenter ce ‘succès tangible’ lors du prochain Forum de paix de Paris. Dans les cercles européens, l’optimisme reste prudent, mais le momentum diplomatique paraît enfin synchronisé.

Reste l’épineuse question des sanctions ciblées. La France envisage de demander à l’Union européenne de geler les avoirs de chefs de milices entravant la feuille de route. Selon un responsable européen, cette pression financière pourrait, ‘faire pencher la balance là où la diplomatie seule atteint ses limites’.