Bangui: 60 MW solaires, le pari à 90 M$

Un investissement stratégique

À Sakaï, dans la périphérie méridionale de Bangui, les premiers engins s’activent déjà. Porté par un financement de 90 millions de dollars consenti par les Émirats arabes unis, le projet Sakaï 2 ambitionne d’injecter 60 mégawatts supplémentaires dans le réseau national.

Le président Faustin-Archange Touadéra a symboliquement donné le coup d’envoi le 13 août 2025, soulignant que l’initiative matérialise l’un des piliers du Plan national de relèvement. L’enveloppe, équivalente à 50 milliards de francs CFA, illustre surtout la confiance renouvelée d’Abu Dhabi à l’égard de Bangui.

Un bond énergétique de 50 %

Jusqu’en 2016, la Centrafrique ne disposait que de 28 MW installés. Sakaï 2, à elle seule, fera progresser de plus de moitié le parc de production actuel, déjà renforcé en 2023 par l’unité photovoltaïque de 15 MW financée par la Chine, Sakaï 1.

Passer de délestages quotidiens à un approvisionnement régulier devrait modifier en profondeur la sociologie urbaine. Éclairage public stable, frigos fonctionnels et ateliers électroniques alimentés en continu participent à la qualité de vie, mais aussi à la sécurité nocturne et à la compétitivité des petites entreprises.

Effets attendus sur l’économie

Le gouvernement table sur un gain annuel de 5 % de productivité industrielle grâce à la réduction des coupures. Les brasseries, minoteries et entreprises agro-alimentaires de Bangui pourront étendre leurs plages horaires, contribuer à la création d’emplois locaux et garantir des chaînes du froid fiables.

Banques et sociétés de télécommunication espèrent, elles, baisser leurs coûts générés par les groupes électrogènes fonctionnant au diesel. Selon le ministère de l’Énergie, le pays dépense encore environ 12 milliards de francs CFA par an en carburants importés pour couvrir ses besoins d’appoint électriques.

Transition écologique en marche

Sakaï 2 s’inscrit dans la stratégie climatique énoncée par Bangui lors de la COP27, à savoir porter la part des renouvelables à 60 % d’ici 2030. Avec un ensoleillement moyen de 2 000 kWh/m²/an, le potentiel solaire national reste largement sous-exploité et mobilise aujourd’hui moins de 5 %.

Réduire la dépendance aux hydrocarbures, c’est également atténuer l’empreinte carbone liée aux importations routières depuis Douala. Chaque kilowatt-heure solaire substitué éviterait l’émission d’environ 0,8 kg de CO2, d’après les projections de l’Agence internationale de l’énergie, soit près de 50 000 tonnes de CO2 économisées annuellement.

Une coopération Abu Dhabi-Bangui

Le projet découle des accords signés lors de la visite officielle de M. Touadéra aux Émirats, en mars 2025. Selon la ministre centrafricaine des Affaires étrangères, Sylvie Baïpo-Temon, ce montage financier illustre « une diplomatie économique gagnant-gagnant, basée sur la confiance et la transparence ».

Abu Dhabi Future Energy Company, plus connue sous le nom de Masdar, assurera l’ingénierie, l’approvisionnement et la construction. L’entreprise, qui détient déjà des actifs au Maroc et en Égypte, voit dans Bangui une étape logique de son expansion continentale vers l’Afrique centrale.

Perspectives régionales

Au-delà des frontières centrafricaines, l’initiative nourrit l’idée d’un corridor énergétique reliant à terme Bangui, Douala et Brazzaville, où des projets solaires comparables émergent. L’Agence de développement de l’Union africaine encourage d’ailleurs une interconnexion afin de mutualiser la production et de réduire les coûts unitaires.

Dans la capitale congolaise, la centrale de Djiri, annoncée l’an passé, pourrait ainsi bénéficier de l’expertise technique acquise à Sakaï. « La coopération Sud-Sud devient un accélérateur de savoir-faire », observe l’économiste camerounais Simon Nkomo, qui prédit une convergence tarifaire dans la sous-région d’ici cinq ans.

Les bailleurs multilatéraux suivent avec attention ces synergies. La Banque africaine de développement envisage déjà une ligne de crédit dédiée aux infrastructures vertes régionales, tandis que la CEEAC travaille sur un mécanisme commun de certificats d’origine renouvelable, susceptible d’attirer les marchés volontaires du carbone.

Calendrier et défis

La durée prévisionnelle des travaux est fixée à huit mois. Reste à sécuriser la chaîne logistique des panneaux, qui transitent via le port de Pointe-Noire avant de gagner la Centrafrique par route. Les autorités affirment avoir mis en place un couloir vert douanier pour accélérer les livraisons.

Un autre enjeu réside dans la formation de techniciens locaux capables d’assurer la maintenance. L’Université de Bangui, appuyée par l’Agence française de développement, a lancé un master en énergies renouvelables ; cinquante étudiants, dont vingt-cinq femmes, composeront la première promotion attendue sur le chantier dès janvier 2026.

Engagement communautaire

Les riverains de Sakaï ont été associés aux études d’impact. Un comité de suivi composé de représentants coutumiers, d’organisations féminines et de jeunes suit l’avancement des travaux. Des compensations foncières sont prévues, tout comme un fonds social destiné à électrifier dix écoles et deux centres de santé.

Selon Marie-Josée Piri, présidente de l’association locale Énergie Pour Tous, « l’accès à l’électricité renforce l’inclusion, notamment pour les femmes qui pourront développer des activités génératrices de revenus ». Une enquête de baseline mesurera l’incidence sur le temps domestique consacré à la collecte de bois.

Vers l’indépendance énergétique

Pour Faustin-Archange Touadéra, Sakaï 2 n’est qu’une étape. Le gouvernement prépare déjà un appel à manifestations d’intérêt pour un champ solaire hybride, couplé à du stockage, dans la région de Boali. À terme, Bangui vise une autosuffisance diurne totale et l’exportation de ses excédents saisonniers.