Siège d’El-Fasher : un blocus total
Dans le nord du Darfur, El-Fasher, capitale de l’État, reste encerclée par les Forces de soutien rapide depuis mai 2024. Aucun corridor sûr n’a été maintenu ; routes, pistes et entrepôts sont sous contrôle paramilitaire, bloquant vivres, carburant et médicaments.
Le Programme alimentaire mondial confirme qu’aucun convoi routier n’a atteint la ville depuis plus d’un an, malgré une autorisation gouvernementale accordée début août 2025. Quarante-cinq camions stationnent encore à Tina, incapables d’avancer faute de feu vert des RSF, illustrant un verrouillage méthodique du territoire.
Une flambée des prix inédite
La raréfaction des denrées a déclenché une hyperinflation vertigineuse. Un kilo de viande vaut désormais jusqu’à deux mille cent euros sur le marché parallèle local, un niveau inabordable pour des familles privées de revenus réguliers.
L’effondrement du numéraire aggrave le choc : faute de billets, les habitants basculent vers des paiements numériques surtaxés. Selon des commerçants contactés par téléphone satellite, un règlement par virement peut doubler le tarif affiché en espèces, réduisant encore l’accès des ménages vulnérables.
Les cantines solidaires à bout de souffle
Faute d’opérations humanitaires structurées, la survie repose sur une dizaine de cuisines communautaires improvisées. Les volontaires, souvent des étudiants, introduisent en contrebande des sacs de sorgho depuis les villages voisins, au péril de leur vie, relatent-ils.
« Nous sommes passés de trois repas à un seul par jour et encore, rien n’est garanti », explique Mohamed Alrofie, coordinateur d’une cantine soutenue par des donations locales. Les menus se réduisent à des bouillies de millet ou même à l’ambaz, résidu destiné au bétail, signe d’un épuisement des stocks.
Les rapports de terrain font état de files d’attente de plusieurs centaines de mètres. L’allocation quotidienne couvrait jadis deux mille personnes ; elle n’en sert plus que sept cents, preuve d’une capacité divisée par trois en quelques mois.
Enfants et malnutrition sévère
Les conséquences nutritionnelles sont particulièrement dramatiques pour les plus jeunes. Le Fonds des Nations unies pour l’enfance a enregistré plus de quarante mille admissions pour malnutrition aiguë sévère dans le Nord-Darfur de janvier à mai 2025, soit le double de 2024.
À l’hôpital pédiatrique d’El-Fasher, déjà endommagé par des bombardements, des infirmières improvisent des traitements avec des compléments artisanaux. Elles décrivent des cas fréquents d’œdèmes et de dermatoses rouges caractéristiques du kwashiorkor, pathologie qui traduit une carence protéique prolongée.
« Nous manquons de lait thérapeutique et d’antibiotiques », confie un médecin joint par radio courte portée. « La plupart des patients arrivent trop tard, après des jours de marche ou de transport à dos d’âne. »
Aide humanitaire entravée
Malgré une validation formelle du gouvernement soudanais, l’accès humanitaire reste conditionné à l’aval des RSF, qui multiplient les exigences logistiques et financières, affirment plusieurs ONG régionales. Cinq humanitaires ont perdu la vie en juin lors d’une attaque contre un convoi conjoint PAM-UNICEF.
Le PAM tente de compenser le blocus par des transferts monétaires numériques destinés à deux cent cinquante mille personnes. Or, sans offre alimentaire suffisante sur les étals, ces crédits se révèlent quasi virtuels. « Même avec de l’argent, il n’y a rien à acheter », témoigne Adam Moussa Obama, directeur de Darfur Victims Support.
Appels à une trêve humanitaire
Les leaders communautaires réclament un cessez-le-feu local pour rétablir les chaînes d’approvisionnement essentielles. De nombreux habitants n’endossent aucune allégeance politique et demandent seulement du pain, des soins et la reprise du versement des salaires publics gelés.
La communauté diplomatique, inquiète d’un effet domino régional, plaide pour un mécanisme de vérification indépendant sur les corridors humanitaires. Les observateurs rappellent que vingt-quatre millions de Soudanais souffrent déjà d’insécurité alimentaire aiguë et que toute aggravation à El-Fasher pourrait précipiter une famine généralisée dans le Darfur.
Perspectives d’une crise prolongée
Au-delà de l’urgence nutritionnelle, le siège fragilise les structures sociales : écoles fermées, marchés désaffectés, exode massif vers Tawila et Korma. Les ânes, devenus principal moyen de transport, symbolisent un retour forcé à une économie de subsistance.
Faute d’accord politique, les humanitaires redoutent un scénario similaire à celui de Madaya en Syrie : une ville isolée qui s’est vidée, puis a sombré dans la famine. Tant que les pourparlers de Jeddah restent gelés, El-Fasher risque une marginalisation prolongée au cœur du conflit soudanais.










