Gabon réserve les petits boulots aux nationaux

Nouvelle loi gabonaise sur les petits métiers

À Libreville, l’ordonnance publiée le 15 août réserve explicitement sept catégories professionnelles, de la vente ambulante à la maçonnerie, aux seuls citoyens. Ce texte, pris en Conseil des ministres, reprend la notion de “petits métiers” traditionnellement exercés dans l’économie informelle urbaine.

Le gouvernement présente la réforme comme une réponse directe à un taux de chômage des jeunes estimé à 38 % par la Direction générale de l’économie. « Il fallait protéger les segments d’insertion les plus accessibles », a justifié le ministre des Petites et moyennes entreprises lors d’une conférence.

La mesure s’applique immédiatement aux nouvelles installations commerciales, tandis qu’une période de transition de six mois est prévue pour les détenteurs actuels de permis de travail. Passé ce délai, tout contrevenant s’expose à une amende et au retrait de son agrément.

Défis de l’employabilité juvénile

Avec une démographie urbaine en pleine croissance, Libreville concentre près d’un tiers de la population nationale. Le marché du travail formel peine à absorber cet afflux. Les métiers de rue représentent donc, pour de nombreux bacheliers sans capital, une première étape vers l’autonomie financière.

Pour les autorités, réserver ces emplois aux nationaux doit favoriser une redistribution rapide des revenus dans les quartiers populaires. Cette logique s’inscrit dans le Plan d’accélération de la transformation, qui vise à réduire la dépendance aux hydrocarbures et stimuler les services de proximité.

Des économistes rappellent cependant que la réussite d’une telle politique dépendra du soutien financier aux jeunes artisans. Sans microcrédits et programmes de formation, la formalisation de ces activités resterait théorique, risquant de pousser une partie des travailleurs vers la clandestinité.

Réactions des communautés étrangères

Historiquement, les ressortissants ouest-africains, notamment nigérians et maliens, tiennent une place notable dans la restauration de rue gabonaise. Beaucoup s’inquiètent d’un possible effet domino sur leurs droits de résidence, même si le ministère de l’Intérieur assure que la révision ne remet pas en cause les titres existants.

La chambre de commerce binationale Gabon-Sénégal souligne que les réseaux transnationaux de fournisseurs garantissaient jusqu’ici un approvisionnement constant de denrées. Une contraction brutale de cette chaîne pourrait, selon elle, peser sur les prix à la consommation et nourrir des tensions inflationnistes.

Des associations de défense des migrants redoutent également des contrôles discriminatoires. « La frontière entre nationalité et phénotype peut s’avérer poreuse sur le terrain », relève la sociologue Élodie Mbonda, invitant les autorités à sensibiliser les forces de sécurité pour éviter tout dérapage.

Analyse des économistes sous-régionaux

Pour l’économiste camerounais Albert Ze, la décision s’inscrit dans une vague protectionniste observée de Dakar à Dar es Salaam. « Les dirigeants cherchent à compenser la contraction du secteur formel par la captation du segment informel », note-t-il, tout en soulignant la difficulté de mise en œuvre.

Le cabinet sud-africain Genesis Analytics estime qu’en Afrique centrale, plus de 60 % des petites entreprises urbaines sont tenues par des migrants intra-africains. Une régulation trop stricte pourrait donc affecter les transferts de fonds régionaux qui atteignaient 2,3 milliards de dollars en 2022.

D’autres experts, comme l’universitaire gabonais Frédéric Bissielo, jugent au contraire que la formalisation forcera les acteurs à s’enregistrer, élargissant ainsi l’assiette fiscale. Le Fonds monétaire international estime que l’économie informelle représente encore 52 % du PIB gabonais, un gisement considérable de recettes potentielles.

Perspective congolaise

À Brazzaville, la réforme gabonaise est suivie avec attention, d’autant que les deux capitales partagent un tissu économique semblable. Un conseiller au ministère congolais du Travail confie voir « un laboratoire voisin dont il faudra observer les retombées avant d’envisager une adaptation locale ».

La République du Congo a déjà introduit, en 2019, un quota de 30 % d’emplois réservés aux nationaux dans les projets publics. Selon la Chambre de commerce, cette disposition a renforcé la qualification de la main-d’œuvre locale sans altérer l’attractivité des investissements étrangers, jugée stable.

Certains observateurs congolais plaident néanmoins pour une approche graduée afin de préserver la fluidité transfrontalière qui alimente Pointe-Noire et la Sangha. Ils soulignent que l’essor des corridors routiers CEMAC accroît l’interdépendance des marchés de l’emploi, rendant improbable un cloisonnement durable.

Vers un cadre concerté CEEAC

En marge du prochain sommet de la CEEAC, prévu à Malabo, des diplomates discutent d’un protocole harmonisant les critères d’accès aux micro-activités urbaines. L’objectif serait de concilier préférence nationale et libre circulation afin d’éviter la création de poches de travailleurs sans statut.

Pour l’heure, la décision gabonaise ouvre un chantier de réflexion plus vaste sur le statut des économies informelles africaines. Son impact réel dépendra de la capacité des États à accompagner les reconversions, mais aussi à coopérer afin de gérer les flux migratoires internes avec sérénité.

Les partenaires techniques, Banque mondiale en tête, recommandent enfin d’accompagner la restriction par des filets sociaux ciblés. Le versement temporaire d’aides à la création d’entreprise pourrait amortir le choc pour les migrants réorientés vers des secteurs moins saturés.