Une tragédie qui devient légende
Dans le nord mauritanien, un père accablé par le deuil abandonne quatre enfants privés de vue sur la lisière du Sahara. Le récit, mis en scène par l’humanitaire Christine Bergougnous dans Les yeux bleus du désert, transforme cette tragédie potentielle en ode à la ténacité.
Autour d’elle serpente le train minéralier de deux kilomètres, convoi d’acier reliant Zouerate au port atlantique de Nouadhibou, colonne vertébrale économique du pays.
Le train des sables, artère vitale
Le long des rails, Baba, l’aîné, avance à tâtons. Son iris voilé « ressemble à une brume bleutée », écrit Bergougnous. Chaque passage du monstre d’acier pourrait lui être fatal, pourtant la communauté de Choum l’adopte et lui ouvre la cabine d’une draisine.
Depuis plus d’une décennie, l’auteure sillonne le territoire sahélien pour organiser greffes de reins, opérations cardiaques ou chirurgies réparatrices. En racontant Baba, elle illustre la sociabilité mauritanienne qui, selon le sociologue Mohamed Ould Abderrahmane, « convertit l’adversité en réseau d’entraide ».
À chaque arrêt, le train dépose sacs de riz, ballots de thé et jerrycans d’eau, rappelant que le rail reste la cheville ouvrière de l’intégration territoriale. Pour de nombreux nomades, il sert de marché ambulant.
Le ministère mauritanien du Pétrole et des Mines est en pourparlers avec des investisseurs asiatiques pour doubler la capacité de la ligne. Les ONG environnementales redoutent cependant un accroissement des émissions de particules sur les oasis situées sous le vent.
Pollution côtière et vulnérabilités
Sur la côte, Mariem, la cadette, atteint enfin l’Atlantique. Son bâton heurte un tapis de déchets. L’Agence nationale de la statistique chiffre à 280 000 tonnes les rebuts plastiques déversés chaque année, un défi que le Plan stratégique Nouadhibou Vision 2030 tente d’endiguer.
La jeune fille trébuche mais écoute le grondement des vagues, promesse d’ouverture. « L’eau salée sentait la liberté », note l’écrivaine. La scène révèle, selon l’océanographe Khadijetou Mint Mohamed, une écologie sensible mêlant perception sensorielle et conscience de la dégradation.
En réponse, le gouvernement a interdit en 2020 les sacs à usage unique, et des coopératives féminines transforment les bouteilles en briques écologiques. Mariem découvre ainsi que la vulnérabilité peut devenir source d’innovation citoyenne, thème central des nouvelles politiques publiques mauritaniennes.
La fièvre aurifère de Chami
À Chami, Zeinebou, six ans, suit la rumeur des détecteurs de métaux. La ruée vers l’or artisanal draine 30 000 chercheurs saisonniers, selon l’Inspection des mines, modifiant l’économie locale et générant des tensions foncières entre orpailleurs et éleveurs.
L’enfant entend les récits d’hommes ayant creusé leur propre tombe pour quelques paillettes. Cette hyperbole souligne, remarque l’anthropologue française Nathalie Richet, « la frontière poreuse entre espoir de mobilité sociale et risque létal dans les périphéries extractives sahéliennes ».
Pour endiguer les dangers, l’État annonce une formalisation des permis artisanaux et un fonds d’indemnisation financé par la Société nationale industrielle et minière. Zeinebou symbolise alors la nécessité d’une gouvernance inclusive intégrant prospérité et protection sociale.
Arts, foi et renaissance familiale
Plus à l’est, le benjamin Mohamed Lemine, guidé par la rumeur d’un instrument appelé ardin, atteint Tamchekett. L’ardin, harpe-hommage au patrimoine peul et soninké, fait vibrer la place du marché et sert de repère acoustique aux nomades.
Le musicien local explique au garçon que « la corde grave raconte la steppe, la corde aiguë appelle la pluie ». La perspective sensorielle, souligne la musicologue Salimata Sy, met en lumière l’importance des arts dans l’inclusion des personnes handicapées.
Grâce à un ancien colonel reconverti dans l’aviation civile, Mohamed survole ensuite le Tiris Zemmour. La vision aérienne du désert, même décrite pour lui, réconcilie distance et appartenance et amorce la réunification progressive de la fratrie autour du grand-père Mahmoud.
Vers une politique inclusive
Pour la sociologue congolaise Émilienne Opango, cette épopée illustre « le passage d’une vulnérabilité individuelle à une résilience systémique, mobilisant familles élargies, acteurs étatiques et partenaires internationaux ». La narration tisse donc un cadrage politique au-delà de la seule dimension émotionnelle.
Le récit, déjà Lauréat du Prix Nature Nomade, circule maintenant dans les bibliothèques sonores de Paris à Genève, démontrant la diplomatie culturelle qu’un livre peut exercer. Des attachés francophones envisagent d’en offrir des exemplaires lors du prochain sommet Union africaine–Union européenne.
À travers cette odyssée, la Mauritanie apparaît comme laboratoire de politiques d’inclusion, mais aussi miroir des défis environnementaux qui traversent tout le Sahel. Les quatre enfants aveugles rappellent que la solidarité, et non la pitié, demeure le meilleur vecteur de mobilité.
Christine Bergougnous signe enfin une conclusion ouverte : « Le désert te voit même si toi tu ne le vois pas ». L’aphorisme, repris sur les réseaux sociaux mauritaniens, alimente un nouveau récit national valorisant l’inclusion, la responsabilité écologique et l’espoir pragmatique.
Ainsi, le chemin de fer, la mer, les mines et la musique composent une cartographie où les perceptions sensibles de quatre enfants offrent une lecture renouvelée d’un pays en mutation, entre immobilité apparente du désert et chantiers de modernité.










