Élan renouvelable au sud du Maroc
Le Sahara atlantique vient d’ajouter une pièce maîtresse à la politique énergétique marocaine. L’Office national de l’électricité et de l’eau potable a publié, fin août, un appel d’offres international pour ériger une centrale solaire-diesel à El Guerguarat, à la frontière avec la Mauritanie.
Le montant annoncé, 6,18 millions de dollars, paraît modeste face aux mégaprojets solaires de Ouarzazate ou Midelt. Pourtant, ses 18 mois de chantier serviront de catalyseur à l’ambition nationale : porter la part des énergies renouvelables à 56 % du mix d’ici 2027, dans le cadre d’un plan d’investissements de 22 milliards de dollars.
Un poste frontalier stratégique
El Guerguarat concentre un flux croissant de marchandises reliant l’Afrique de l’Ouest et l’Europe. Assurer une alimentation électrique fiable y relève donc d’un impératif géopolitique autant qu’économique. « Le site devient une vitrine de notre expertise en énergie propre dans des zones isolées », souligne un cadre d’ONEE.
La centrale occupera dix hectares, sans empiéter sur les voies logistiques existantes. Les responsables locaux espèrent que l’ouvrage stimulera les services douaniers, les télécommunications et les petites industries qui gravitent autour du poste, réduisant ainsi la dépendance au diesel importé.
Architecture hybride et résilience énergétique
Le dispositif s’appuiera sur un parc photovoltaïque de 1,5 MWc, épaulé par un système de batteries lithium-ion de 1,5 MWh. Cette capacité de stockage permettra d’injecter l’électricité quand l’irradiation solaire faiblit, stabilisant la fréquence du mini-réseau.
Deux groupes électrogènes de 1 000 kVA et deux de 500 kVA prendront le relais lors des pics de demande nocturnes ou en cas de tempêtes de sable. Un système de gestion énergétique, connecté à un poste de distribution de 22 kV, arbitrera en temps réel entre solaire, batteries et diesel.
Selon les ingénieurs, cette architecture réduit d’environ 60 % la consommation annuelle de gasoil, abaissant les émissions de CO2 de près de 2 000 tonnes. L’expérience nourrira la réflexion nationale sur l’hybridation des réseaux isolés.
Filtration des critères d’attribution
L’appel d’offres fixe des exigences techniques exigeantes : avoir livré des installations photovoltaïques d’au moins un million de dollars et déjà déployé une capacité de stockage supérieure à 1 MWh. Les entreprises devront aussi justifier d’un chiffre d’affaires annuel moyen de 3 millions sur trois ans.
Un dépôt de garantie de 100 000 dollars et une validité de soumission de 120 jours complètent le dispositif. Les sociétés marocaines bénéficieront d’une marge préférentielle de 15 %, consolidant la volonté de Rabat de faire émerger une filière industrielle nationale autour des renouvelables.
Avantages socio-économiques et diplomatiques
Le projet s’inscrit dans un faisceau d’initiatives destinées à fortifier la présence marocaine dans les provinces du Sud. Depuis novembre 2023, une unité de dessalement d’eau de mer y alimente déjà les populations nomades et les transporteurs en transit.
Pour les acteurs diplomatiques, la dimension symbolique est palpable : montrer qu’une transition énergétique inclusive peut renforcer la connectivité régionale sans dépendre massivement de subventions extérieures. Des observateurs de la CEDEAO y voient un modèle exportable à d’autres postes frontières sahéliens.
Un laboratoire régional pour la transition
Au-delà des kilowatts, El Guerguarat constitue un terrain d’expérimentation grandeur nature. Les données de production et de stockage, collectées par l’EMS, seront partagées avec les instituts de recherche du Réseau africain des centres d’excellence en énergie.
Les partenaires techniques suivent notamment l’interaction entre poussière saharienne et rendement photovoltaïque. Les résultats pourraient guider le dimensionnement des futurs parcs solaires de Mauritanie, du Niger ou du Congo-Brazzaville, sans remettre en cause leurs choix souverains.
Perspectives à l’horizon 2027
Au rythme annoncé, la centrale pourrait injecter ses premiers kilowattheures dès début 2026, contribuant à la montée en puissance de 3 GW supplémentaires de solaire dans le pays. Rabat table sur la généralisation des batteries pour passer le cap d’une électricité décarbonée compétitive.
Les bailleurs multilatéraux saluent l’approche modulaire. « Elle permet d’ajuster la puissance au besoin réel, minimisant le risque d’actifs échoués », note un expert de la Banque africaine de développement. Les négociations pour des financements concessionnels restent toutefois en cours.
À mesure que les coûts des batteries chutent, l’hybridation devient la solution pragmatique pour sécuriser les charges critiques, sans sacrifier la soutenabilité budgétaire. Les prévisions tablent sur une baisse de 40 % du LCOE solaire-stockage d’ici cinq ans.
Leçons pour l’Afrique centrale
Plusieurs États d’Afrique centrale, dont la République du Congo, analysent l’expérience marocaine pour électrifier des couloirs logistiques similaires. En intégrant le stockage, ils évitent les surcharges de réseaux vieillissants et diminuent la facture pétrolière, tout en respectant leurs engagements climatiques.
Des ingénieurs congolais estiment que le format 1-2 MWc est transposable aux postes de frontière de Dolisie ou de Mbinda. La gouvernance du projet d’El Guerguarat, neutre vis-à-vis des sensibilités locales, montre qu’une approche partenariale peut concilier sécurité énergétique et cohésion territoriale.










