Or suisse : le jour où Trump protège Wall Street

Trump renonce à la taxe sur l’or

La décision de Donald Trump, annoncée le 11 août 2025, d’exclure l’or des nouveaux droits de douane vise officiellement à protéger la compétitivité de la Bourse de New York. En coulisses, cette exemption réactive un débat ancien sur la traçabilité du métal jaune transitant par la Suisse.

Premier importateur mondial, le pays raffine chaque année plus de deux mille tonnes, soit près de la moitié de la production planétaire. Pourtant, selon plusieurs rapporteurs spéciaux de l’ONU, la provenance réelle de nombreux lingots reste difficile à établir, faute d’une obligation de divulgation systématique.

La flambée des cours et la ruée mondiale

L’annonce américaine survient alors que la valeur refuge qu’est l’or atteint des sommets, stimulée par les incertitudes géopolitiques. Des centaines de sites artisanaux surgissent en Afrique de l’Ouest ou dans l’arc amazonien, souvent hors contrôle étatique, avec leur cortège de conflits, de travail informel et de pollutions.

«Quand l’once grimpe, la pelle arrive», résume l’économiste camerounais Jean-Marc Nlate lors d’un webinaire de la CEDEAO. Selon lui, chacun de ces gisements prouve la perméabilité des chaînes d’approvisionnement globales et rappelle que l’or n’est pas seulement une matière première mais aussi un vecteur de pouvoir.

La Suisse, raffinerie de la planète

La Suisse n’exploite aucune mine, mais quatre raffineries contrôlent près de 65 % du marché mondial du raffinage. Leur avantage comparatif tient autant au savoir-faire métallurgique qu’à la stabilité réglementaire et bancaire helvétique, très appréciée des courtiers de Londres à Dubaï.

En 2024, Berne a importé 2 162 tonnes d’or pour 93 milliards de francs. Plus de la moitié arrivaient déjà raffinées, notamment des Émirats arabes unis, zone que l’ONG Swissaid décrit comme «hub pour flux à risque», se fondant sur des audits douaniers et des bases de données commerciales.

Émirats arabes unis, carrefour à risque

Les Émirats, grâce à une politique de basse fiscalité et à des régulations souples, accueillent des cargaisons venues du Soudan, du Mali ou de la République centrafricaine. Une fois mélangé dans les coffres de Dubaï, le métal change d’apparence statistique et s’offre un passeport respectable vers l’Europe.

C’est sur ce point que la tentative de Washington d’utiliser l’arme douanière a été scrutée avec inquiétude par les places financières. Taxer l’or aurait accru les incitations à opacifier davantage les flux, estiment plusieurs négociants new-yorkais sous couvert d’anonymat, évoquant un possible déplacement des affaires vers Singapour.

Les calculs géopolitiques de Washington

L’administration Trump a finalement opté pour le statu quo, mettant en avant la «sécurité économique nationale». La formule rappelle que la politique commerciale des États-Unis sert aussi à défendre le leadership du dollar sur les marchés des matières premières, rôle historiquement consolidé depuis la fin de Bretton Woods.

Vers une régulation helvétique plus stricte

À Berne, la Chambre basse a profité de la séquence pour adopter une nouvelle loi douanière introduisant un contrôle renforcé des métaux précieux. Désormais, les raffineries devront documenter non seulement leurs fournisseurs directs mais également les sites d’extraction, conformément aux lignes directrices de l’OCDE sur le devoir de diligence.

Pour Marc Ummel, responsable de programme chez Swissaid, «la disposition n’aura d’impact qu’à condition d’exiger la publication des noms des mines et des traders». L’ONG plaide pour un registre public semblable à celui imposé aux fournisseurs de minerais 3TG, afin d’aligner l’or sur les standards internationaux.

Les raffineurs, eux, avancent des impératifs de confidentialité commerciale. Interrogé par notre rédaction, un dirigeant de Metalor évoque «la concurrence féroce des marchés asiatiques» et craint qu’une transparence totale ne détourne certains clients. Il assure toutefois que des audits indépendants existent déjà et seront «davantage publicisés».

Projets africains de traçabilité

La question dépasse les Alpes. En Afrique de l’Est, l’Union africaine prépare un passeport régional de l’or, inspiré du Kimberley Process, pour endiguer le financement des milices. Le document, numérisé via une blockchain panafricaine, permettrait à terme de tracer chaque lot jusqu’au lingot conservé à Zurich.

Dans cette architecture, l’exemption américaine offre un répit stratégique mais ne résout rien. Les flux resteront licites ou non selon les normes fixées par les pays de transit et les centres de raffinage. En clair, la gouvernance de l’or se joue autant à Genève qu’à Washington.

Tension entre compétitivité et éthique

Le politologue bâlois Stefan Perrez rappelle que «la valeur d’un actif dépend aussi de la confiance dans sa provenance». Sans contrôle crédible, les marchés risquent une prime de risque accrue. À moyen terme, cette incertitude pourrait même fragiliser la place helvétique si d’autres juridictions imposent la transparence.

La Banque nationale suisse observe néanmoins que la demande mondiale reste tirée par les fonds indiciels adossés à l’or, dont les avoirs ont atteint un record historique en juillet, signal d’un marché structurellement haussier.

Une gouvernance de l’or encore à bâtir

Entre la pression normative d’ONG comme Swissaid, les intérêts financiers de Wall Street et la realpolitik helvétique, le marché de l’or entre dans une zone grise fascinante. L’enjeu n’est pas seulement commercial; il touche à la capacité des États à concilier souveraineté, éthique et attractivité dans une économie mondialisée.