Une fenêtre macroéconomique inédite
Le démarrage attendu des projets Grand Tortue Ahmeyim et Yakaar-Teranga place le Sénégal au seuil d’une redéfinition économique. Selon les projections du ministère des Finances, la valeur annuelle des exportations de gaz pourrait atteindre deux milliards de dollars dès 2026, soit près de 10 % du PIB.
Ces flux pourraient soulager une facture pétrolière qui absorbe aujourd’hui près de trois milliards de dollars par an. Libérés, ces capitaux offriraient de l’oxygène budgétaire pour consolider les programmes sociaux et soutenir des investissements structurants, du réseau routier aux établissements de santé.
Coût de l’électricité et compétitivité industrielle
Actuellement, environ 70 % de l’électricité nationale provient de centrales alimentées en fuel lourd et diesel, générant des subventions qui atteignent 3,3 % du PIB, selon la Senelec. L’introduction du gaz domestique permettrait une baisse de 35 à 40 % du coût de production.
Pour l’économiste Cheikh Tidiane Diop, rencontré à Dakar, « une réduction durable de la facture énergétique renforcerait la compétitivité des entreprises locales, surtout dans les secteurs du ciment, de la métallurgie et de l’agroalimentaire, où l’énergie représente jusqu’à 30 % des charges ».
La disponibilité de méthane bon marché ouvrirait aussi la voie à une filière d’engrais azotés, cruciale pour atteindre l’autosuffisance rizicole visée en 2035. Des projets pilotes de transport urbain au gaz naturel comprimé, déjà testés à Thiès, laissent entrevoir une mobilité plus propre.
Les risques d’un marché volatil
L’histoire enseigne toutefois que la rente pétro-gazière est capricieuse. Les cours du Henry Hub ont perdu 40 % entre janvier et mai 2023, tandis que le TTF européen doublait sur la même période, rappelant la difficulté de planifier des recettes publiques fiables.
Dans une note récente, le think tank Prona Futurs évoque aussi le risque d’actifs échoués : « si l’Union européenne réduit plus vite qu’escompté sa consommation de gaz, certaines installations africaines pourraient tourner à 50 % de capacité ». Le message invite à la prudence.
S’y ajoute la question climatique. Bien que moins émissif que le charbon, le gaz reste une énergie fossile. Le Sénégal devra conjuguer son ambition gazière avec les engagements actualisés de contribution déterminée au niveau national, qui visent une réduction de 23 % des émissions d’ici 2030.
Leçons internationales pour Dakar
À Oslo, la découverte de pétrole en mer du Nord a conduit dès 1990 à la création d’un fonds souverain qui pèse aujourd’hui 1 400 milliards de dollars. Les revenus sont investis à l’étranger, protégeant l’économie norvégienne de la volatilité et finançant le système social sur plusieurs générations.
À l’inverse, le Nigeria tire 80 % de ses devises du pétrole mais importe encore 85 % de son essence. La faible transformation locale a laissé filer la valeur ajoutée et fragilisé la monnaie. Ces deux trajectoires servent de boussole pour Dakar, plaçant la question industrielle au centre.
Gouvernance et transparence au cœur du débat
Le Plan stratégique gazier, adossé au comité COS-Petrogaz, prévoit déjà un quota domestique pour l’électricité et l’industrie. Reste à finaliser des décrets d’application détaillant volumes, prix de transfert et mécanismes de suivi public afin d’éviter ce que les économistes appellent la « malédiction des ressources ».
L’Initiative pour la transparence dans les industries extractives, dont le Sénégal est membre, impose la publication intégrale des contrats et des paiements. « La crédibilité budgétaire se joue ici », insiste Magueye Boye, président du Conseil supérieur de la comptabilité publique, favorable à un reporting trimestriel accessible aux citoyens.
Plusieurs députés suggèrent la création d’un fonds intergénérationnel alimenté par au moins 30 % des recettes nettes, sur le modèle norvégien. Sa gouvernance pourrait associer Parlement, Banque centrale et société civile, limitant les retraits à des projets d’infrastructures validés après étude d’impact socio-économique.
Intégrer le gaz dans la transition énergétique
Le mix électrique sénégalais comporte déjà 31 % de solaire et d’éolien. L’objectif officiel est de porter la part des renouvelables à 40 % en 2030, tout en substituant le gaz au fioul pour l’appoint nocturne. Le discours gouvernemental insiste sur une « complémentarité pragmatique ».
À Saint-Louis, l’université Gaston Berger développe des modules sur la co-génération et le power-to-gas. « Former dès maintenant des techniciens capables de piloter les turbines et de gérer les réseaux hybrides est essentiel », souligne la professeure Khady Sow, responsable du laboratoire d’efficacité énergétique.
La Banque africaine de développement, impliquée dans le financement de la ligne haute tension Kaolack-Tambacounda, évalue qu’un système électrique plus résilient au gaz et au solaire réduirait de 17 % les coupures, facteur clé pour attirer des investisseurs industriels dans les régions de l’intérieur.
Cinq ans pour poser les jalons
Les premières molécules devraient atterrir à la centrale de Cap des Biches d’ici 2025. Entre 2024 et 2029, le pays disposera donc d’une courte fenêtre durant laquelle décisions réglementaires, construction d’unités de liquéfaction et accords d’approvisionnement définiront la trajectoire de trois décennies.
Comme le résume Soukeyna Ly, auteure de Sous nos pieds, le futur, « il n’y aura pas de seconde chance ». Convertir l’atout gazier en valeur durable suppose un cap clair, partagé au-delà des alternances politiques, et une exécution rigoureuse, surveillée par une opinion publique informée.










