BRICS : changement d’échelle géopolitique
À Johannesburg, le cap a été franchi. Après deux décennies d’existence, le BRICS s’est élargi à l’Égypte, l’Éthiopie, l’Iran, l’Indonésie et aux Émirats arabes unis. Derrière l’effet d’annonce, l’opération inscrit durablement le Sud global dans la fabrique des règles internationales.
Faisant passer la population cumulée du groupe à plus de 45 % de la planète, l’élargissement renforce le poids économique et symbolique d’une coalition souvent perçue comme la traduction politique des déséquilibres de la mondialisation.
Multiplexité et fragmentation de l’ordre
Le politiste Amitav Acharya nomme « multiplexité » la coexistence de centres décisionnels multiples. L’expansion du BRICS illustre cette configuration : aucune capitale ne possède seule la capacité d’imposer la ligne, mais toutes cultivent un intérêt commun pour le pluralisme normatif.
À rebours d’une logique de confrontation ouverte, la coalition s’insère dans un système qu’elle juge encore utile, mais trop rigide. L’objectif consiste moins à démanteler l’architecture héritée de Bretton Woods qu’à l’obliger à intégrer de nouveaux points de gravité.
Le prisme du pouvoir structurel
Susan Strange rappelait que le pouvoir se loge dans la capacité à façonner les structures financières, de production, de sécurité et de savoir. En agrégeant d’immenses réserves énergétiques, des plateformes industrielles et des pôles numériques, le BRICS élargi gagne en marge de manœuvre sur ces quatre terrains.
Les discussions autour d’un système de paiement dédollarisé, ou d’un panier de devises fondé sur le Nouvel arrangement de réserves contingentées, témoignent d’une volonté de modifier le code source monétaire de la mondialisation sans pour autant rompre avec les marchés établis.
Poids démographique et diversité politique
Avec plus de trois milliards d’habitants, le groupe se présente comme la courroie de transmission des revendications démographiques. Toutefois, sa diversité interne – régimes fédéraux, monarchies, États continentaux et pétromonarchies – rend improbable toute hiérarchie doctrinale.
Selon un diplomate brésilien interrogé, « l’hétérogénéité fonctionne comme un garde-fou : elle oblige chaque membre à chercher des convergences pragmatiques plutôt que des slogans idéologiques ».
Entre adaptation et refonte progressive
L’expansion peut se lire comme une réponse adaptative à la lenteur des réformes du FMI et de la Banque mondiale. En attendant une redistribution des quotes-parts, les membres misent sur des instruments de contournement, tels que la Nouvelle banque de développement, dont les prêts libellés en monnaie locale limitent la dépendance au dollar.
Pour autant, en alignant leurs positions au G20 sur la régulation des dettes souveraines, les pays du BRICS laissent entendre qu’ils souhaitent coder de nouvelles normes plutôt que créer un espace parallèle entièrement fermé.
L’ancrage africain, nouveau laboratoire
L’entrée simultanée de l’Égypte et de l’Éthiopie conforte l’idée d’un pôle africain pluriel, articulant Méditerranée, Nil et Corne de l’Afrique. Brazzaville, bien que non membre, a salué l’initiative, y voyant une opportunité de « dialogue renforcé Sud-Sud » selon un communiqué du ministère congolais des Affaires étrangères.
L’Afrique devient ainsi une zone d’expérimentation pour des projets d’infrastructures qui associent capitaux asiatiques, savoir-faire brésilien et diplomatie pétrolière du Golfe, sans entrer en rivalité frontale avec les programmes bilatéraux existants.
Lectures occidentales et marge de manœuvre
Côté européen, plusieurs chancelleries jugent que l’élargissement relève d’un calcul d’influence plus que d’une cohérence économique. Washington, pour sa part, considère que l’initiative demeure « symbolique tant que les chaînes de valeur ne sont pas redirigées ».
Pour le politologue indien S. Tharoor, ces réactions traduisent surtout la difficulté des puissances établies à naviguer dans un monde où l’influence ne coïncide plus nécessairement avec le PIB nominal ou le budget militaire.
Défis de gouvernance interne
La gouvernance du BRICS élargi reste informelle : présidence tournante, secrétariat réduit, décisions au consensus. Cette souplesse offre de la réactivité, mais rend la production normative laborieuse.
La question d’un éventuel traité constitutif ressurgit régulièrement. Pour l’instant, les capitales préfèrent reporter le débat, craignant qu’un formalisme accru ne bride la latitude de chacun à composer avec ses contraintes nationales.
Contributions à la sécurité collective
Sur le terrain sécuritaire, le groupe teste des exercices militaires conjoints limités et un partage d’expérience en matière de contre-terrorisme. L’objectif est moins d’ériger une alliance qu’un mécanisme de confiance minimale, capable de désamorcer les incidents régionaux impliquant plusieurs membres.
Les discussions sur la cybersécurité, menées sous la houlette de l’Inde, explorent des protocoles communs de résilience, notamment pour protéger les réseaux financiers en monnaie locale.
Perspectives économiques croisées
L’arrivée des Émirats arabes unis renforce la capacité d’investissement du BRICS via leurs fonds souverains, tandis que l’Indonésie apporte une base manufacturière agile et un marché intérieur dynamique. Pour la Russie, sous sanctions, l’élargissement est une bouffée d’oxygène commerciale.
Le Brésil anticipe des corridors logistiques Sud-Sud pour ses exportations agricoles, et l’Afrique du Sud y voit un moyen de capter des flux industriels avant la mise en œuvre complète de la Zone de libre-échange continentale africaine.
Scénarios prospectifs
Trois trajectoires se dessinent. Premièrement, une consolidation progressive qui institutionnaliserait davantage la Banque du BRICS. Deuxièmement, un élargissement supplémentaire vers l’Asie du Sud-Est et l’Amérique latine. Troisièmement, une simple plateforme de concertation si les tensions internes l’emportent.
Le degré de convergence sur la réforme du Conseil de sécurité de l’ONU servira de baromètre. Une position commune sur l’élargissement permanent indiquerait la volonté de peser sur les architectures de sécurité du XXIᵉ siècle.
Un tournant sans retour
En définitive, l’expansion du BRICS procède à la fois d’un calcul adaptatif face aux lenteurs réformatrices et d’une ambition structurante visant à redessiner les flux de pouvoir. Multiplexité oblige, les dynamiques resteront mouvantes, mais la tendance à la pluralisation normative paraît irréversible.
Comme l’énonce la sociologue kenyane Amina Abdalla, « l’enjeu n’est plus de remplacer l’ordre existant, mais de veiller à ce qu’aucun centre ne prétende le figer à son profit ».










