Brazzaville, capitale sous tension
À la nuit tombée, Brazzaville scintille par intermittence, révélant une fragilité énergétique qui façonne le quotidien urbain. Entre le fleuve Congo et les artères commerçantes, habitants et entrepreneurs comptent chaque kilowatt, redoutant la prochaine coupure.
Magalie Mambeké, bouchère de Talangaï, illustre ce défi. Après seize heures sans courant, quatre glacières de poisson ont été perdues. « Je travaille pour nourrir mes enfants », confie-t-elle, essuyant ses mains encore humides de nettoyage.
Son expérience n’est pas isolée. Plusieurs quartiers, de Moukondo à Bacongo, enregistrent désormais trois à quatre coupures quotidiennes, parfois longues de douze heures. Les groupes électrogènes, rarissimes, deviennent la bande-son d’une capitale sous contrainte.
Un réseau hérité sous pression démographique
Le système électrique congolais, conçu pour une ville de moins d’un million d’habitants, alimente désormais plus de deux millions d’usagers brazzavillois. La demande croît de sept pour cent par an, selon la Société Nationale d’Électricité, alors que la capacité augmente plus lentement.
La majorité des lignes moyenne tension date des années 1980, époque où la priorité stratégique était l’exportation d’hydroélectricité vers le sud-ouest. Aujourd’hui, l’urbanisation accélérée sollicite ces installations au-delà de leur marge technique, provoquant échauffements et déclenchements automatiques.
Le couplage historique entre alimentation électrique et distribution d’eau accentue la pénibilité. Lorsque les pompes haute pression s’arrêtent, robinets et châteaux d’eau se vident en quelques heures, rendant le lavage des mains ou la cuisson plus difficile, surtout dans les zones périphériques.
André Okemba, ingénieur réseau, nuance cependant la perception d’abandon. « La maintenance préventive existe, mais l’accessibilité des quartiers densifiés complique les interventions. Une simple branche d’arbre sur un câble peut priver cinq mille abonnés pendant des heures. »
L’obscurité freine les affaires urbaines
Dans les marchés de Poto-Poto, les congélateurs demeurent vides. Les grossistes ont réduit leurs commandes de denrées périssables de trente pour cent, d’après l’Association des détaillants. Les pertes ne sont plus seulement financières, elles érodent la confiance dans la reprise post-pandémie.
Le secteur informel absorbe le choc en rallongeant les horaires. Soudeurs, coiffeurs ou imprimeurs reprogramment leurs activités durant les créneaux alimentés. « Nous travaillons désormais de minuit à l’aube si la lumière revient », explique Stéphane, gérant d’un cybercafé.
Pour les ménages, l’impact est également sanitaire. L’absence de ventilation accentue le risque de paludisme, déjà endémique. L’OMS estime qu’un ventilateur en marche diminue de seize pour cent les piqûres nocturnes ; sans courant, cette barrière disparaît.
L’État et ses partenaires à l’œuvre
Face aux tensions, le gouvernement a validé en janvier le Plan stratégique électricité 2035, visant à doubler la capacité installée et à moderniser six cents kilomètres de ligne. Un financement mixte État-Banque mondiale-BAD de quatre cent cinquante millions de dollars est en négociation.
Le ministre des Ressources hydrauliques et de l’Électricité, Honoré Sayi, assure que « les travaux prioritaires commenceront au troisième trimestre, avec des délestages planifiés pour limiter l’inconfort ». Il insiste sur l’objectif d’un taux d’électrification urbaine de quatre-vingt-quinze pour cent d’ici 2026.
Parallèlement, la construction de la centrale solaire de Djiri, portée par un consortium ougandais et italien, devrait injecter cinquante-cinq mégawatts supplémentaires. Ce projet s’inscrit dans la volonté officielle de diversifier un mix dominé à quatre-vingt-huit pour cent par l’hydroélectricité.
Un centre d’appels a été lancé pour informer les usagers, mais il reçoit neuf mille requêtes quotidiennes pour seulement vingt opérateurs disponibles. Le sociologue note que l’information temps réel apaise les frustrations, à condition qu’elle soit perçue comme crédible et régulière.
Analyses croisées d’experts
Pour le sociologue Jean-Rémy Mabiala, la récurrence des pannes ne se réduit pas à une question technique : « L’électricité matérialise le contrat social urbain. Sa discontinuité fragilise le sentiment d’appartenance et ouvre la porte aux discours défiants. »
L’économiste Mireille Ibata rappelle en revanche que les investissements énergétiques exigent un horizon long. Selon elle, « la rentabilité d’une ligne haute tension se mesure sur quarante ans. Vouloir des résultats instantanés revient à nier le temps industriel ».
De son côté, la Banque africaine de développement note que chaque dollar investi dans la fiabilité du réseau génère trois dollars de croissance locale. Un argument repris par plusieurs bailleurs, avides de sécuriser les chaînes de valeur agroalimentaires régionales.
Vers un horizon éclairé
En attendant des améliorations structurelles, la population s’organise. Des coopératives de quartier mutualisent l’achat de mini-générateurs, tandis que des start-up proposent des kits solaires payables par micro-paiement. Ces initiatives témoignent d’une résilience urbaine souvent sous-estimée.
La perspective des Jeux de la Francophonie 2027, envisagée à Brazzaville, accélère la mobilisation. Les organisateurs veulent garantir un approvisionnement continu durant l’événement, condition jugée décisive pour l’image du pays sur la scène internationale.










