Montagnes de déchets, sommet de la cohabitation urbaine

Un miroir urbain aux reflets contrastés

Quiconque traverse Brazzaville ou Pointe-Noire est d’abord frappé par la silhouette nouvelle des artères rénovées, des façades récemment ravalées et des ronds-points soigneusement végétalisés. Pourtant, à quelques pas des grands axes, des talus de détritus rappellent la persistance d’une culture de décharge improvisée. Ces amas, visibles jusque devant des habitations modernes, condensent en une image la complexité de la transition urbaine congolaise : progrès architecturaux d’un côté, inerties comportementales de l’autre.

Le civisme, premier maillon de la chaîne environnementale

Les sociologues de l’espace public, tels que Delphine Mabiala, soulignent que « le déchet n’est pas seulement un résidu matériel, il révèle une négociation permanente entre ordre collectif et pratiques individuelles ». Dans les deux métropoles, nombre de riverains continuent à déposer, brûler ou abandonner leurs ordures malgré la multiplication des campagnes de sensibilisation. La banalisation de ces gestes trouve son origine dans une perception encore diffuse selon laquelle l’espace commun relève d’une responsabilité abstraite. L’enjeu consiste donc à transformer l’acte de jeter en acte de participation civique, par des programmes éducatifs et des incentives communautaires déjà expérimentés dans plusieurs arrondissements pilotes.

Action publique : de la planification à l’effectivité

Soucieux de conférer à la propreté urbaine un statut stratégique, le gouvernement congolais a privilégié le partenariat public-privé. Le contrat conclu le 23 avril 2025 avec la société turque Albayrak confère à celle-ci la délégation du service public de collecte. Depuis son lancement opérationnel, le 19 juin, balayeuses mécaniques, camions compacteurs et équipes en chasuble orange sillonnent les quartiers centraux. Parallèlement, la mairie de Brazzaville a structuré les Aires de transit des ordures ménagères, points nodaux destinés à réduire les dépôts sauvages et à rationaliser les rotations des bennes. Huit camions supplémentaires, offerts par la Délégation générale aux grands travaux avec l’appui de l’Agence française de développement, viennent renforcer une flotte progressivement montée en puissance.

Enjeux sanitaires et vulnérabilité climatique

L’Organisation mondiale de la santé alerte sur le lien direct entre accumulation de déchets à ciel ouvert et propagation de vecteurs de maladies hydriques ou vectorielles. À l’approche de la saison des pluies, l’obstruction des caniveaux accroît le risque d’inondations, démultipliant les poches d’eau stagnante propices au paludisme. Dans ce contexte, la gestion des ordures rejoint l’adaptation climatique : chaque tonne de déchets non collectée génère du méthane, puissant gaz à effet de serre. Ainsi, la salubrité publique s’inscrit désormais dans la feuille de route nationale de lutte contre le changement climatique validée lors de la COP27.

Vers une contractualisation sociale de la salubrité

Les expériences conclues dans le neuvième arrondissement, où l’ancien monticule d’ordures du carrefour Bongho-Nouarra a disparu à la faveur d’une combinaison de contrôles municipaux et d’engagements associatifs, montrent qu’un cercle vertueux est possible. À moyen terme, l’objectif est de passer d’une logique de sanction à une logique de co-production : tri sélectif incitatif, redevance proportionnelle et valorisation des déchets organiques par le compostage urbain. Si la tâche reste vaste, elle témoigne d’une mutation culturelle déjà perceptible : protéger la ville n’est plus un mandat vertical, mais une démarche de cohabitation où État, entreprises et citoyens partagent la même exigence de modernité durable.