Une candidature au prisme du multilatéralisme
Lorsqu’en mars dernier Brazzaville officialisa la candidature de Firmin Édouard Matoko à la direction générale de l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture, la nouvelle surprit peu les diplomates avertis. Depuis plus de deux décennies, le haut fonctionnaire a gravi pas à pas les échelons de l’Unesco, dirigeant tour à tour le secteur de l’éducation, celui de la priorité Afrique puis la direction générale adjointe en charge des Partenariats stratégiques. L’orchestration de son entrée en lice épouse donc une dynamique plus large : la volonté pour l’Afrique de consolider sa place au sein d’un multilatéralisme en recomposition, où l’équilibre entre Sud global et puissances historiques reste fragile.
Le marathon diplomatique africain
Après un premier volet asiatique marqué par de longues séquences de travail à Jakarta, Bangkok et New Delhi, l’équipe de campagne s’est déployée de Dar es-Salam à Cape Town, de Libreville à Abuja, jusqu’aux rives de l’océan Indien à Port-Louis. Partout, le même rituel : entretiens bilatéraux au ministère des Affaires étrangères, échanges académiques dans les universités partenaires, visites de terrain dans des sites inscrits au patrimoine mondial. « Nous faisons valoir l’expérience concrète de M. Matoko, mais aussi la crédibilité d’un pays qui a su conserver des passerelles diplomatiques dans toutes les régions », souligne un conseiller du ministère congolais des Affaires étrangères rencontré à Luanda.
Des signaux favorables de l’Asie aux îles de l’océan Indien
À mi-parcours, les messages de soutien publiés par plusieurs chefs d’État africains et caribéens, ainsi que par des diplomates d’Asie du Sud-Est, dessinent une cartographie encourageante. Le ministre botswanais de l’Éducation nationale estime que « la pluralité des talents africains est un levier essentiel pour rénover la gouvernance de l’Unesco ». De son côté, la secrétaire d’État mauricienne à la Culture rappelle que l’archipel, par sa diversité linguistique, se reconnaît dans « la vision inclusive défendue par le Congolais ». Ces appuis ne valent pas promesse de vote, mais ils installent dans le paysage la candidature d’un continent longtemps cantonné aux seconds rôles.
Les atouts d’un profil hybride
Au-delà de l’effet drapeau, la personnalité de Firmin Édouard Matoko répond à la demande d’une direction générale rompue aux équilibres budgétaires, sans sacrifier l’ambition intellectuelle. Diplômé en ingénierie culturelle à Paris, passé par l’université Marien-Ngouabi avant d’enseigner aux États-Unis, il conjugue expertise technique et connaissance fine des arcanes multilatérales. L’intéressé, discret, se contente d’un credo diffusé sur ses réseaux : « Ensemble pour construire une Unesco plus forte, dynamique et inclusive ». Dans les couloirs, plusieurs délégués louent son aptitude à négocier entre bailleurs et pays bénéficiaires, qualité devenue centrale depuis la crise sanitaire qui fragilise les budgets onusiens.
Brazzaville, projection et soft power
Pour la diplomatie congolaise, cette campagne représente autant un test qu’un accélérateur. Le ministre des Affaires étrangères Jean-Claude Gakosso insistait récemment sur « le rayonnement pacifique que peut apporter une présence congolaise à la tête d’une agence majeure des Nations unies ». L’argument s’inscrit dans la stratégie de soft power dessinée autour des Jeux de la Francophonie 2027 et du futur campus régional de l’Institut de la Francophonie pour le développement durable. Signe de cette cohérence, plusieurs projets éducatifs pilotés par Brazzaville sont déjà alignés sur l’Agenda 2063 de l’Union africaine, un détail appréciable pour les capitales soucieuses de cohérence programmatique.
Cap sur l’Atlantique et le Pacifique
La seconde moitié de la campagne mènera la délégation à Washington, Montréal, puis vers Canberra, Tokyo et Suva. Dans ces espaces où se joue la hiérarchie cognitive du monde, porter la voix d’un candidat africain suppose de dépasser la simple rhétorique de la représentation géographique. Il s’agit, comme le note la sociologue camerounaise Marie-Claire Ebanda, de « défendre une vision polycentrique du savoir, où les Suds acquièrent un droit de co-définition des normes internationales ». Les équipes congolaises en sont conscientes : chaque étape nécessitera une diplomatie d’artisan, faite de persuasion feutrée et de propositions concrètes sur l’éducation numérique, la préservation du patrimoine et l’économie créative.
Perspectives et équation finale
Le vote, attendu à l’automne prochain au Conseil exécutif, se jouera au terme de plusieurs tours souvent imprévisibles. Les sondages de couloir laissent entendre une fragmentation des blocs traditionnels, tandis que l’Afrique pourrait peser d’un poids inédit si elle parvient à maintenir son unité. À cet égard, la candidature Matoko incarne moins une revanche qu’une maturation stratégique : l’affirmation d’une Afrique contributrice, dédiée à la circulation mondiale des idées. Reste au diplomate congolais à transformer les sympathies en bulletins, exercice où l’art du détail vaut parfois plus que les grands discours.










