Brazzaville : la révolution des tuyaux invisibles

Un défi sanitaire et social prioritaire à Brazzaville

Dans la capitale congolaise, la maîtrise des réseaux d’eau potable et d’assainissement n’est plus seulement un sujet technique : elle s’érige en enjeu de santé publique et de cohésion sociale. Les crues saisonnières, la pression démographique et l’urbanisation rapide mettent à rude épreuve des infrastructures parfois datées. Dans ce contexte, le ministre de l’Assainissement urbain, du Développement local et de l’Entretien routier, Juste Désiré Mondélé, a convié une délégation de la société française Nova afin d’esquisser une stratégie nouvelle capable de conjuguer exigence sanitaire, impératif social et rationalité budgétaire.

« Apporter des réponses concrètes aux problèmes quotidiens des Congolais » : l’engagement du ministre, rappelé lors de cet échange, traduit le souci de l’exécutif de privilégier des solutions pragmatiques et mesurables sur le terrain. Selon les données compilées par les services techniques, près de 40 % des pertes en eau dans le périmètre urbain seraient liées à des fuites sur des conduites dont l’emplacement exact reste parfois incertain. L’amélioration de la cartographie apparaît donc comme un levier décisif pour réduire le gaspillage et sécuriser l’alimentation des quartiers périphériques.

Nova Detect : quinze ans d’expertise sous le bitume

Créée dans la vallée du Rhône, Nova Detect s’est spécialisée dans la détection non intrusive des canalisations et câbles enterrés. Ses dirigeants, Philippe Aymard, Henri Coron et Aristide Dougomales, expliquent avoir développé une méthode fondée sur l’imagerie électromagnétique couplée à l’intelligence artificielle, permettant de localiser les réseaux avec une précision centimétrique. En France, cette technologie a déjà convaincu de grandes métropoles comme Lyon ou Toulouse, où elle a contribué à diviser par deux les incidents de chantier liés à des ruptures de conduites.

« Nous ne venons pas vendre un gadget, nous venons partager une culture de la prévention », insiste Olivier Aurojo, maire de Charly et chef de la délégation. L’objectif affiché est de sécuriser les travaux publics, d’anticiper les coûts de maintenance et, in fine, de prolonger la durée de vie des ouvrages. Dans un contexte congolais où le moindre chantier peut entraîner des perturbations majeures dans la distribution d’eau ou d’électricité, la promesse séduit.

Un triangle d’innovation : Nova, Mappia et Mimo Detect

Au-delà de la détection, la délégation française a présenté un écosystème de services complémentaires. La jeune pousse Mappia propose un dispositif de gestion de données territoriales capable d’intégrer en temps réel la cartographie des réseaux, la topographie et les permis de voirie. Cette base de données dynamique doit aider les collectivités à prioriser les interventions et à planifier les investissements sur plusieurs exercices budgétaires.

La start-up Mimo Detect, pour sa part, développe des algorithmes d’apprentissage profond qui accélèrent par trois la détection des fuites d’eau. Testé sur un réseau expérimental de 50 kilomètres, le dispositif a identifié 87 % des anomalies avant qu’elles ne deviennent visibles en surface. Transposée à Brazzaville, une telle capacité offrirait un gain de temps considérable pour réduire les pertes économiques et environnementales liées aux infiltrations.

Le rôle catalyseur de l’Agence française de développement

Si l’intérêt technologique ne fait guère de doute, la question du financement demeure centrale. L’Agence française de développement (AFD) s’est d’ores et déjà positionnée comme partenaire potentiel, dans le cadre de ses lignes de crédit dédiées aux infrastructures résilientes. Selon une source proche du dossier, un schéma en deux étapes est envisagé : une phase pilote sur deux arrondissements de Brazzaville, puis une montée en puissance progressive vers d’autres centres urbains du pays.

L’AFD, qui accompagne déjà des projets d’adduction d’eau à Pointe-Noire, pourrait mobiliser des instruments de prêt souverain à des conditions concessionnelles, combinés à des subventions dédiées au transfert de compétences. Le ministère congolais assurerait, de son côté, la coordination interinstitutionnelle et l’adaptation des normes locales, afin de garantir la pérennité du dispositif.

Vers une gouvernance urbaine intelligente et inclusive

Au-delà de la seule technicité, l’enjeu est également institutionnel. Cartographier les réseaux revient à produire de la donnée stratégique ; or, la gouvernance de l’information conditionne la réussite des politiques publiques. En annonçant vouloir « accompagner les collectivités dans la planification territoriale », Nova Detect se place dans une logique de co-construction avec les administrations congolaises, et non dans une démarche d’assistance ponctuelle.

L’ambition est de permettre aux communes d’anticiper les besoins en assainissement, d’évaluer l’impact des extensions urbaines et de renforcer la participation citoyenne par la transparence des données. Plusieurs ONG locales, consultées en amont, voient dans cette approche un moyen de responsabiliser les acteurs publics et privés tout en attirant des financements climat, désormais sensibles aux indicateurs de résilience urbaine.

Pragmatisme et souveraineté technologique

Les autorités congolaises tiennent néanmoins à préserver leur souveraineté décisionnelle. Si la technologie est française, la maîtrise d’ouvrage et l’exploitation des données devront demeurer sous contrôle national. À cette fin, le projet intègre un volet de formation certifiante pour les techniciens de la Société nationale de distribution d’eau et ceux de la Voirie urbaine. En parallèle, un travail d’harmonisation des référentiels géomatiques est engagé avec l’Université Marien-Ngouabi, afin de pérenniser localement le savoir-faire cartographique.

Cette exigence de capacité nationale rejoint la vision exprimée par le président Denis Sassou Nguesso lors du dernier Forum économique de Brazzaville : « Le Congo doit s’ouvrir à l’innovation sans aliéner sa faculté de décider pour lui-même ». Dans le secteur crucial de l’eau et de l’assainissement, cette déclaration prend une dimension concrète.

Un calendrier serré pour un impact tangible

Les parties prenantes se sont fixées six mois pour finaliser le diagnostic, calibrer le financement et définir les indicateurs de performance. Si les délais sont tenus, la première phase opérationnelle pourrait démarrer au deuxième semestre de l’année prochaine. Les bénéfices attendus sont éloquents : réduction des pertes en eau de 25 %, baisse des incidents de chantier de 50 % et création d’une base de données cartographiques interopérable pour l’ensemble des opérateurs d’infrastructures.

Au-delà des chiffres, le projet offre une opportunité de repositionner Brazzaville comme laboratoire régional de la ville intelligente adaptée aux réalités africaines. Entre prudence budgétaire et audace technologique, l’équilibre recherché pourrait bien constituer le socle d’une modernisation durable, portée à la fois par la volonté politique et par l’expertise internationale.