Une relation diplomatique à l’épaisseur historique
Derrière les fastes de la réception organisée à Kintélé le 30 juillet, qui marquait l’accession de Sa Majesté Mohammed VI au trône, se lit la permanence d’un dialogue nourri entre Rabat et Brazzaville. Instaurée dès les premières années des indépendances, la ligne directe entre le fleuve Congo et l’Atlantique marocain n’a cessé de se densifier, portée par la convivialité personnelle qu’entretiennent le président Denis Sassou Nguesso et le souverain chérifien.
Lorsqu’il qualifie cette relation d’« exceptionnelle », le chargé d’affaires Ahmed Agargi fait écho à un corpus d’accords bilatéraux qui couvre aussi bien la défense que l’éducation. Symbole de cette continuité, la Grande Commission mixte, dont la troisième session doit se tenir prochainement, s’annonce comme une instance de programmation d’actions concrètes plutôt qu’un simple rituel diplomatique.
Convergences stratégiques et doctrine panafricaine
Le Maroc revendique une diplomatie d’influence fondée sur un panafricanisme pragmatique, tandis que la République du Congo, hôte régulier de sommets régionaux, se pose en médiatrice. La convergence est donc naturelle : pour Rabat, Brazzaville représente un partenaire crédible au cœur de l’Afrique centrale ; pour Brazzaville, Rabat incarne une porte sur les marchés maghrébins et européens.
Cet alignment trouve une illustration dans les positions congruentes sur le dossier du Sahara occidental, la République du Congo appuyant l’initiative marocaine d’autonomie, et, en retour, le Maroc soutenant activement la Commission Climat du Bassin du Congo pilotée par le chef de l’État congolais. Au-delà des symboles, ces prises de position confortent chacun des deux gouvernements sur la scène internationale sans susciter de frictions régionales notables.
Un potentiel économique encore sous-exploité
Sur le plan commercial, les échanges restent modestes – moins de 100 millions de dollars par an – mais leur structure évolue. D’un côté, la production pétrolière congolaise cherche à se diversifier vers la pétrochimie ; de l’autre, le Maroc déploie son expertise en finance, télécommunication et agriculture irriguée. Les discussions récentes au sein du comité préparatoire de la Grande Commission prévoient l’implantation d’une antenne de la Banque Populaire du Maroc à Brazzaville ainsi qu’un projet pilote de centre logistique agro-industriel sur la Likouala.
Les autorités congolaises voient dans cette coopération un moyen de consolider la stratégie de substitution aux importations impulsée par le Plan national de développement 2022-2026. Côté marocain, les opérateurs privés, encouragés par le fonds souverain Ithmar Capital, perçoivent le marché congolais comme une porte d’entrée vers la Communauté économique des États de l’Afrique centrale.
Énergie et climat : un agenda commun
La transition énergétique occupe désormais le cœur du partenariat. Fort de son leadership dans le solaire, via le complexe Noor et la future production d’hydrogène vert, le Maroc propose un appui technique à la Société nationale d’électricité congolaise pour moderniser son réseau et réduire les pertes, estimées à près de 35 %.
Parallèlement, la participation conjointe au mégaprojet de Gazoduc Afrique Atlantique, appelé à relier le Nigeria au Maroc et, potentiellement, à la façade ouest-congolaise, ouvre la perspective d’une sécurisation régionale de l’approvisionnement en gaz. Dans un contexte de volatilité des marchés, cet axe énergétique offre à Brazzaville l’opportunité de valoriser ses réserves en dehors des circuits traditionnels tout en s’arrimant aux normes environnementales défendues lors de la COP27.
Vers une diplomatie sociale et culturelle
Au-delà des infrastructures, la coopération se nourrit d’un capital humain en expansion. Chaque année, plus de 600 étudiants congolais rejoignent les universités marocaines, bénéficiant d’une politique de bourses qui renforce l’interconnaissance des élites. Dans le même élan, le Maroc multiplie les formations de fonctionnaires congolais aux standards de l’e-administration, volet stratégique pour la modernisation de l’État congolais.
Sur le plan culturel, l’initiative conjointe « Regards croisés sur les arts du fleuve et de l’Atlas » annoncée pour 2025 vise à promouvoir un tourisme patrimonial à haute valeur ajoutée. Ce rapprochement des imaginaires s’inscrit dans la diplomatie douce chère au roi Mohammed VI, qui capitalise sur le rayonnement spirituel de Fès et de Marrakech tout en valorisant la diversité culturelle congolaise.
Perspectives et défis d’un axe sud-sud mature
Si les potentialités sont manifestes, la concrétisation de projets dépendra de la capacité des deux États à mobiliser des financements mixtes, associant banques régionales et partenaires multilatéraux. Les risques macroéconomiques, notamment la fluctuation des cours du brut congolais et la sécheresse qui affecte l’agriculture marocaine, imposent une gestion prudente des risques.
Néanmoins, l’état d’esprit est résolument tourné vers l’action. Comme le résume Ahmed Agargi, « la coopération n’est plus un slogan, elle devient méthode ». Dans une Afrique en quête de relais de croissance internes, l’axe Brazzaville-Rabat se veut laboratoire d’un développement partagé, respectueux des souverainetés et sensible aux réalités sociales. Les mois à venir diront si cet engagement se traduit par des chantiers tangibles, mais l’essentiel est posé : la diplomatie économique prend corps et les deux capitales semblent déterminées à en faire un levier de stabilité et de prospérité régionales.










