Brazzaville psy : la science prend le micro

Brazzaville au carrefour de la psychologie africaine

Sous la moiteur de juillet, l’amphithéâtre Jean-Baptiste-Tati-Loutard de l’Université Marien-Ngouabi s’est transformé en forum continental. Universitaires, cliniciens et responsables institutionnels de six pays y ont fait résonner, durant trois jours, la même préoccupation : positionner la psychologie comme levier de cohésion sociale et de performance économique. La ministre de l’Enseignement supérieur, la professeure Delphine Edith Emmanuel Adouki, a ouvert les débats en affirmant que “la psychologie est une science inhérente à la société humaine”, reconnaissant ainsi son rôle dans l’agenda gouvernemental de diversification des compétences. L’événement marque la volonté du Congo-Brazzaville de s’arrimer sans complexe aux grandes tendances scientifiques du continent.

Un hommage structurant au Dr André Bouya

Premier docteur congolais en psychologie, premier chef du département éponyme dès 1975, le Dr André Bouya demeure une figure tutélaire. Les organisateurs ont voulu conjuguer sa mémoire au futur. Témoignages familiaux, archives photographiques et interventions d’anciens étudiants ont rappelé son inlassable plaidoyer pour une psychologie contextualisée, enracinée dans les réalités socioculturelles locales. “Il nous invitait constamment à relier la rigueur méthodologique à la chaleur de l’humain”, s’est souvenu le professeur Théophile Obenga. L’hommage, loin d’être purement commémoratif, a servi de socle conceptuel pour interroger la place de l’éthique et de la responsabilité sociale dans la pratique professionnelle.

Six axes de débat pour une discipline en mutation

Des contributions du Dr Bouya à la situation actuelle de la recherche, les seize ateliers thématiques ont mis en lumière une discipline en recomposition. Les exposés sur la psychanalyse en milieu bantou, la neuropsychologie appliquée aux maladies tropicales ou encore la psychopathologie de la migration ont démontré l’effervescence d’une communauté longtemps sous-estimée. Le comité scientifique, présidé par le professeur Nicaise Léandre Mesmin Ghimbi, a insisté sur la nécessité de consolider les bases empiriques tout en développant des approches interculturelles, exhortant les jeunes chercheurs à dépasser les frontières disciplinaires.

La santé mentale au cœur des transitions sociales

Les échanges ont fait apparaître un consensus : la santé mentale conditionne la réussite des politiques publiques de développement. Les données présentées sur la résilience des quartiers périphériques de Brazzaville, confrontés à la pression démographique et aux aléas climatiques, révèlent l’importance de dispositifs d’écoute et d’accompagnement. Selon le professeur Dieudonné Tsokini, “l’émancipation économique passe aussi par la stabilité psychique des populations”. Les participants ont évoqué la création de centres de consultation communautaires, adossés aux hôpitaux régionaux, afin de détecter précocement les troubles anxio-dépressifs qui freinent la productivité et fragilisent le tissu social.

Éducation et numérique : former les psychologues de demain

La table ronde consacrée à la pédagogie numérique a suscité des échanges nourris. Si l’usage de plateformes d’auto-apprentissage est salué pour son potentiel inclusif, plusieurs intervenants ont rappelé que la relation thérapeutique reste avant tout analogue. La proposition d’un master hybride, associant cours en ligne et stages supervisés dans les établissements scolaires, a retenu l’attention du ministère en charge des télécommunications, représenté par le ministre Léon-Juste Ibombo. L’objectif est double : augmenter le nombre de psychologues qualifiés et diffuser une culture de la prévention dès l’école primaire, en phase avec les recommandations de l’UNESCO.

Vers une gouvernance scientifique consolidée

Au terme des travaux, les congressistes ont adopté plusieurs résolutions à dimension stratégique. L’institutionnalisation de la Socopsy comme organe consultatif auprès des pouvoirs publics répond à la volonté de disposer d’indicateurs fiables sur la santé mentale collective. La création d’un répertoire national des psychologues vise, quant à elle, à clarifier l’offre de soin et à garantir la déontologie. Enfin, l’engagement d’organiser des congrès biennaux permettra de maintenir une veille scientifique permanente, condition d’une diplomatie du savoir plus lisible sur la scène internationale.

Entre mémoire et prospective : héritage pour Socopsy

En connectant l’héritage du Dr Bouya aux défis contemporains, les organisateurs ont réussi à instaurer une dynamique alliant mémoire et innovation. Le professeur Jean-Didier Mbélé l’a résumé ainsi : “Nous voulons passer de la commémoration à l’action collective”. La continuité du partenariat avec la famille Bouya assure un ancrage moral, tandis que l’ouverture aux voisins d’Afrique centrale élargit la base critique. Au-delà des discours, la tonalité générale du congrès laisse entrevoir la montée en puissance d’une expertise congolaise capable de dialoguer d’égal à égal avec les standards internationaux, sans sacrifier la spécificité culturelle qui fait sa force.